FLASHBACK – QUAND LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT AMÉRICAIN S’ÉTONNAIT QUE LES HAÏTIENS PARLENT FRANÇAIS
WASHINGTON, début des années 1910 – Peu avant l’occupation américaine de 1915, le secrétaire d’État William Jennings Bryan, chargé de la politique étrangère des États-Unis sous Woodrow Wilson, découvre le dossier haïtien avec une ignorance qui frise la caricature. Apprenant que les élites urbaines d’Haïti s’expriment en français, Bryan laisse tomber une remarque restée célèbre dans les archives: « Dear me, think of it, [insulte raciste] speaking French! »
L’épisode est rapporté notamment par l’historien A.J. Angulo, à partir de témoignages d’acteurs américains de l’époque, dont John H. Allen, responsable de la Banque nationale d’Haïti alors sous contrôle d’intérêts financiers new-yorkais. Allen relate aux autorités de Washington la stupeur de Bryan devant l’existence d’une population noire francophone, révélant une combinaison de racisme ordinaire et de méconnaissance totale de l’histoire haïtienne – première république noire indépendante, largement insérée dans l’espace linguistique et culturel francophone depuis le XIXᵉ siècle.
Les archives diplomatiques et les études sur l’occupation rappellent que Bryan, une fois nommé, renvoie plusieurs experts latino-américains du Département d’État pour les remplacer par des alliés politiques, tout en s’en remettant aux banquiers de la National City Bank pour comprendre Haïti et la Caraïbe. Ces derniers, dont le financier Roger Leslie Farnham, poussent à un contrôle direct des douanes haïtiennes et à une intervention armée, prélude à l’occupation de 1915-1934.
Extraits de documents d’époque confirment l’atmosphère de condescendance raciale qui entoure la décision d’intervention. Une note citée par Angulo mentionne ainsi la phrase de Bryan: « Dear me, think of it… » suivie du qualificatif injurieux et de la référence aux Haïtiens « speaking French », résumant la stupéfaction d’un haut responsable américain devant un peuple noir maîtrisant une langue associée aux élites européennes.
Des chroniques plus récentes, comme celles publiées dans la presse américaine au moment du centenaire de l’occupation, reviennent sur cette phrase pour illustrer à quel point le racisme structurel et l’ignorance culturelle ont façonné la politique de Washington envers Port-au-Prince.
Ce flashback rappelle que l’incompréhension linguistique et culturelle ne relevait pas d’un simple malentendu, mais s’inscrivait dans une logique de domination: pour une partie des élites politiques et financières américaines, Haïti se résumait à un « problème » stratégique et bancaire, non à une nation dotée d’une histoire, d’une langue et d’institutions propres.
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