L’article 130 du décret électoral est clair : « Pour être habilité à présenter des candidatures aux élections, tout parti politique, groupement ou regroupement de partis politiques agréé par le CEP est tenu de soumettre une liste de trente mille (30 000) membres, adhérents ou sympathisants jouissant de leurs droits civils et politiques. »
Cette disposition, présentée comme un filtre destinée à réduire le morcellement partisan et à garantir un minimum de représentativité, soulève une question fondamentale que personne ne semble vouloir trancher clairement : quelles instances vont réellement vérifier que ces 30 000 personnes sont bien des adhérents ou sympathisants, et à quel moment cette vérification aura-t-elle lieu ?
À ce jour, le mécanisme retenu repose essentiellement sur le croisement des numéros d’identification nationale unique (NINU) avec les bases de l’Office national d’identification (ONI). Or, les révélations récentes publiées par Le Nouvelliste montrent que ce contrôle est déjà largement défaillant et porteur de soupçons de fraude massive.
Selon les déclarations du directeur général de l’ONI, Reynold Guerrier, rapportées par le quotidien, plus de 8 millions de « membres » soumis par les organisations politiques avaient déjà été rejetés au 4 septembre 2026 pour non-concordance des données. Dans le même temps, seule une minorité d’organisations (environ 25 sur 105 agréées mi-septembre) était parvenue à enregistrer le quota exigé. Des acteurs politiques multiplient les accusations : accès illégal à des bases de données publiques, utilisation de numéros d’identité de citoyens à leur insu, voire détournement de listes d’autres formations. Certains regroupements, comme DELIVRANS, ont même annoncé leur intention d’engager des poursuites criminelles.
Ces faits, documentés par Le Nouvelliste, ne sont pas de simples « difficultés techniques ». Ils révèlent un système dans lequel la fraude risque de devenir, une fois de plus, le véritable arbitre du processus. Car croiser un NINU ne prouve en rien que la personne concernée a volontairement adhéré ou exprimé sa sympathie pour le parti qui l’inscrit. Cela prouve seulement que le numéro existe dans une base de données. Or, dans un pays où l’identification reste incomplète, où l’insécurité empêche toute vérification de terrain, et où les listes peuvent être constituées à partir de fichiers détournés, la distinction entre adhérent réel et nom « emprunté » devient purement formelle.
Qui contrôle, et quand ?
Le décret charge le CEP de recevoir et d’agréer ces listes. L’ONI intervient pour la concordance des données d’identité. Mais aucune disposition claire n’impose une vérification de l’authenticité de l’adhésion elle-même : pas de confirmation individuelle systématique, pas de contrôle par sondage, pas d’audit indépendant a posteriori, pas de publication transparente des listes permettant aux citoyens de savoir s’ils figurent sur telle ou telle formation à leur insu.
Quand cette vérification devrait-elle intervenir ? Avant l’agrément définitif des organisations habilitées à présenter des candidats ? Pendant la période d’inscription des candidatures ? Après ? Ou jamais, faute de moyens et de volonté politique ?
Si le contrôle se limite à un simple matching informatique, alors l’article 130 devient un filtre sélectif au profit de ceux qui disposent des meilleures bases de données – légales ou non – plutôt qu’au profit de ceux qui ont réellement un ancrage militant. Dans ce cas, la fraude n’est plus un accident : elle devient le principal mécanisme de sélection.
La question qui demeure
Le Nouvelliste a documenté les soupçons, les rejets massifs et les accusations croisées. Ces reportages confirment ce que beaucoup redoutaient : l’exigence des 30 000 membres, sans dispositif robuste de vérification de l’adhésion réelle, ouvre grand la porte aux listes fictives.
Alors, posons la question sans détour :
Quelles instances, exactement, vont vérifier que les personnes inscrites sont réellement des adhérents ou sympathisants ? Et à quelle date précise cette vérification aura-t-elle lieu de manière sérieuse, transparente et contestable ?
Sans réponse claire et publique à cette double interrogation, l’article 130 du décret électoral risque de rester une belle disposition sur le papier… et un instrument de fraude dans la pratique. Dans un processus déjà fragilisé par l’insécurité et les doutes sur le calendrier, laisser la fraude devenir le principal électeur serait la pire des façons de préparer le 13 décembre.
L’Histoire n’absoudra pas ceux qui auront fermé les yeux.
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