Le jeudi 9 juillet 2026, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) de Fils-Aimé, avec Jacques Desrosiers et Uder Antoine aux commandes, a lancé avec tambour et trompette une vaste session de formation destinée à quelque 4 000 futurs Agents de Sécurité Électorale (ASE) dans plusieurs départements du Grand Nord et du Grand Sud. Communiqué officiel, partenariats avec la Police Nationale d’Haïti, appui logistique du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle : la mise en scène est parfaite.
On pourrait presque applaudir cette « volonté de professionnaliser le processus électoral » si seulement un détail essentiel n’avait pas été oublié : aucun calendrier officiel des élections n’a été publié à ce jour.
Former 4 000 agents, signer autant de contrats, mobiliser des ressources publiques considérables pour des scrutins dont on ignore toujours la date, relève-t-il de la planification rigoureuse ou d’une improvisation coûteuse ?
La question mérite d’être posée sans complaisance.
Une préparation zélée dans le vide
Sur le papier, l’initiative semble louable. Renforcer les capacités du personnel chargé de sécuriser les opérations électorales, garantir un environnement « sûr, ordonné et propice » au bon déroulement du vote : qui s’y opposerait ? Le CEP affirme que cette formation s’inscrit dans sa mission de professionnalisation du processus démocratique. Pourtant, la réalité haïtienne impose une lecture plus lucide.
Comment peut-on engager des milliers de citoyens dans un processus aussi exigeant sans leur offrir la moindre visibilité sur le moment où leurs services seront effectivement requis ? Ces agents, recrutés, formés et contractés, se retrouvent dans une situation pour le moins inconfortable : prêts à servir, mais sans horizon temporel clair. À quoi comparer cet engagement ? À celui d’un ouvrier embauché pour construire une maison dont les plans n’existent pas encore ? À un enseignant titularisé sans savoir si les écoles ouvriront à la rentrée ? Ou, plus cruellement, à ces saisonniers agricoles qui attendent indéfiniment la pluie qui fera pousser les cultures ?
L’analogie avec le secteur privé est encore plus parlante. Aucune entreprise sérieuse ne formerait massivement son personnel et ne signerait des contrats de travail sans avoir un calendrier de production ou un carnet de commandes ferme. Elle s’exposerait à des charges financières insoutenables et à une démotivation rapide des équipes. Pourquoi l’État haïtien, via son organe électoral, s’autoriserait-il une telle légèreté avec l’argent du contribuable ?
L’opacité budgétaire et ses conséquences
Former 4 000 agents implique des coûts non négligeables : salaires des formateurs, frais de déplacement, hébergement, matériels pédagogiques, per diem, et surtout les rémunérations ou allocations liées aux contrats signés. Même si le CEP ne communique pas les montants exacts, l’ampleur de l’opération laisse deviner des dizaines, voire des centaines de millions de
gourdes mobilisées. De l’argent public, donc, dans un pays où les hôpitaux manquent de médicaments, où les routes restent impraticables et où l’école publique peine à accueillir tous les enfants.
On nous répondra peut-être que la préparation est nécessaire, que mieux vaut anticiper que d’être pris au dépourvu. Argument recevable… à condition qu’un calendrier crédible soit annoncé et respecté. Or, force est de constater que le CEP accumule les initiatives visibles – formations, communiqués, partenariats – tandis que l’essentiel demeure dans l’ombre : la date des élections. Cette dissociation entre les moyens déployés et l’objectif final nourrit le soupçon d’une gestion opaque, voire clientéliste, où l’activité feutrée remplace l’efficacité réelle.
Les agents eux-mêmes en font les frais. Engagés dans un processus censé incarner la transparence démocratique, ils sont confrontés à une incertitude qui mine leur motivation. Que se passera-t-il si les élections sont reportées sine die, une fois de plus ? Seront-ils maintenus en activité ? Payés ? Libérés de leurs contrats ? Le silence du CEP sur ces points concrets est assourdissant.
Une gouvernance électorale en quête de légitimité
Ce n’est pas la première fois que le CEP, sous sa configuration actuelle, est interpellé sur sa gestion. La formation massive des ASE intervient dans un contexte de défiance persistante à l’égard des institutions électorales haïtiennes. L’absence prolongée d’un calendrier officiel ne fait qu’alimenter les critiques : à qui profite cette agitation sans cap clair ? À la consolidation de la démocratie ou à la perpétuation d’un système où les apparences de travail remplacent le travail lui-même ?
La professionnalisation du personnel électoral est indispensable, personne ne le conteste. Mais elle doit s’inscrire dans un cadre temporel et budgétaire cohérent. Former des agents sans échéance connue, c’est comme armer une armée sans savoir contre qui ni quand elle devra combattre. Le risque est double : d’un côté, un gaspillage financier ; de l’autre, une démobilisation et une perte de confiance encore plus profonde de la population dans le processus électoral.
Il est temps que le CEP de Fils-Aime, Jacques Desrosiers et Uder Antoine assume pleinement sa responsabilité. Publier un calendrier réaliste et contraignant ne relève pas de la technicité complexe ; c’est une question de volonté politique et de respect envers les citoyens haïtiens qui, malgré tout, continuent d’espérer des élections crédibles.
Les 4 000 agents formés méritent mieux que l’incertitude. Les contribuables haïtiens méritent mieux que de voir leurs impôts – déjà si durement prélevés – servir à financer des exercices de style sans lendemain garanti. La démocratie haïtienne a besoin de résultats concrets, pas seulement de notes de presse bien tournées.
Le CEP doit choisir : soit il fixe enfin des dates et justifie ainsi les dépenses engagées, soit il assume l’image d’une institution qui dépense sans compter dans le flou le plus complet. Entre les deux, il n’y a guère d’espace pour la demi-mesure.
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