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Le 28 juillet 2026 restera probablement comme une date charnière pour les télécommunications dans la Caraïbe. Ce jour-là, l’Indotel (Instituto Dominicano de las Telecomunicaciones) ouvrira les enveloppes économiques de l’appel d’offres international LPI-001-2026 portant sur la bande des 700 MHz et d’autres fréquences stratégiques en République dominicaine.
Au-delà des aspects techniques, cet événement arbitrera, de facto, entre deux visions concurrentes d’un opérateur « pan-insulaire » sur l’île d’Haïti : celle portée par Claro (América Móvil) et celle défendue par Viettel via Natcom en Haïti et Viettel Dominicana.
Les autorités dominicaines, sous la présidence de Luis Abinader, se trouvent face à un dilemme délicat. Leurs choix techniques et politiques auront des répercussions directes sur la concurrence, la souveraineté numérique, les investissements et l’équilibre des pouvoirs des deux côtés de la frontière.
Dans un contexte haïtien marqué par l’instabilité institutionnelle, ces décisions dominicaines pèseront lourdement sur l’avenir du projet pan-insulaire.
Rappelons les deux visions en présence.
La vision de Claro repose sur une entrée organique et progressive : renforcer sa position dominante en République dominicaine via l’appel d’offres, puis créer Claro Haïti afin de participer à un futur appel d’offres du CONATEL.
Elle mise sur un modèle de marché ouvert, avec un acteur privé régional expérimenté dans la gestion de disparités économiques.
La vision de Viettel/Natcom table sur une intégration bilatérale déjà avancée. Viettel, présent via sa participation majoritaire dans Natcom en Haïti, renforce massivement sa présence en République dominicaine (investissement annoncé de 560 millions de dollars américains).
Elle vise des synergies immédiates (roaming intra-groupe, coordination du spectre des 700 MHz, fibre transfrontalière) afin de créer rapidement un opérateur pan-insulaire intégré.
Ces deux ambitions ne peuvent coexister pleinement sans que l’une domine ou impose une consolidation. Or, le processus dominicain a déjà suscité des interrogations sur sa neutralité.
L’Indotel et le gouvernement Abinader ont commis une première erreur en annonçant publiquement, alors même que l’appel d’offres était en cours, l’entrée de Viettel sur le marché dominicain.
Cette communication a été perçue comme un signal de faveur, créant un risque de biais. Face au tollé dans certains milieux d’affaires et réglementaires, les autorités ont rectifié leur position : l’entrée de Viettel se fera strictement dans le cadre de l’appel d’offres, et non en dehors, grâce à des dispositions légales particulières permettant une attribution directe.
Malgré cette correction, plusieurs observateurs demeurent dubitatifs. Comment l’Indotel peut-il anticiper avec autant d’assurance que Viettel remportera des fréquences alors que les offres économiques n’ont pas encore été ouvertes ?
L’analogie avec une finale de Coupe du monde où l’arbitre féliciterait une équipe en plein match illustre parfaitement le malaise : l’autre équipe perdrait immédiatement confiance dans l’impartialité de l’arbitrage.
Cette perception de partialité risque d’empoisonner les suites du processus, quel que soit le résultat du 28 juillet.
Sur le plan technique, la bande des 700 MHz est au cœur de l’enjeu. Au total, 90 MHz sont disponibles, dont 30 MHz ont été retirés de l’appel d’offres. Seuls 60 MHz sont donc en jeu le 28 juillet.
Deux grandes options s’offrent aux autorités dominicaines une fois les offres économiques analysées.
Attribuer environ 20 MHz chacun à Claro, Viettel et Altice (éventuellement avec Viva dans un rôle secondaire). Cette formule vise un marché à quatre opérateurs concurrentiels.
Conséquences :
Répartir les 60 MHz principalement entre Altice et Claro (par exemple 30 MHz chacun ou selon une répartition asymétrique), puis faire entrer Viettel quelques mois plus tard grâce aux 30 MHz réservés, en invoquant les dispositions légales dominicaines permettant, dans certains cas, des attributions hors appel d’offres.
Conséquences :
Trois grands scénarios sont envisageables après l’attribution.
L’Indotel trouve la « formule magique » qui satisfait Claro, Viettel, Altice et Viva grâce à un équilibre entre obligations de couverture, prix et engagements d’investissement.
Ce scénario idéal apaiserait les tensions, accélérerait les déploiements de la 4G et de la 5G et permettrait une coexistence concurrentielle constructive.
Les deux visions pan-insulaires progresseraient en parallèle, même si l’une finirait probablement par dominer à moyen terme.
Claro et Altice dénoncent un biais favorable à Viettel (trop de fréquences ou des conditions trop avantageuses). De son côté, Viettel estime que l’Indotel et le gouvernement Abinader n’ont pas respecté leurs promesses implicites.
Des recours judiciaires ou administratifs deviennent probables, avec une possible internationalisation du contentieux.
Ce scénario bloquerait ou retarderait le projet pan-insulaire dans ses deux versions.
La répartition crée des gagnants et des perdants relatifs, sans provoquer de blocage majeur. Des ajustements ultérieurs (négociations bilatérales, appels d’offres complémentaires) permettent de stabiliser le marché.
C’est probablement le scénario le plus réaliste.
Dans tous les cas, les conséquences dépasseront largement la République dominicaine. Un renforcement de Viettel favorisera une intégration rapide et profonde avec Haïti, au risque de soulever des questions de souveraineté numérique.
À l’inverse, un avantage accordé à Claro maintiendra une logique plus concurrentielle et privée, potentiellement plus favorable à une entrée progressive en Haïti, mais au prix d’une concurrence accrue pour Digicel et Natcom.
Le 28 juillet 2026 ne tranchera pas définitivement le destin de l’opérateur pan-insulaire, mais il en fixera les contours pour les prochaines années.
Si l’option A (répartition entre trois opérateurs) l’emporte, la vision Viettel/Natcom bénéficiera d’un élan décisif : synergies transfrontalières accélérées, amélioration de la couverture rurale des deux côtés de la frontière, mais aussi risque accru de dépendance géopolitique en raison de l’implication d’un acteur lié à l’État vietnamien, ainsi que de tensions avec les opérateurs historiques haïtiens.
La vision de Claro sera alors contrainte de s’adapter, éventuellement par des alliances tactiques, y compris avec Digicel.
Si l’option B (avantage aux opérateurs historiques avec entrée différée de Viettel) prévaut, la vision de Claro sortira renforcée. L’entreprise conservera davantage de marge de manœuvre pour préparer son expansion en Haïti dans un cadre plus concurrentiel et moins intégré.
La vision de Viettel sera ralentie, ce qui pourrait ouvrir la voie à de nouvelles négociations ou à une hybridation des modèles.
Quelle que soit l’issue, plusieurs incertitudes demeurent : les réactions du CONATEL du côté haïtien, l’évolution politique en Haïti (élections, transition) et le facteur externe Trump, dont l’administration mène une politique ferme sur l’immigration haïtienne tout en surveillant les investissements étrangers dans la région.
Au final, le projet pan-insulaire dépasse largement les considérations techniques. Il redessine les équilibres économiques, numériques et stratégiques de toute l’île.
Les autorités dominicaines portent la responsabilité d’un arbitrage qui devra concilier concurrence loyale, attractivité des investissements et stabilité régionale.
Un excès de favoritisme, même seulement perçu, fragiliserait la crédibilité du processus et, à terme, l’avenir numérique partagé de l’île.
Le 28 juillet ne sera donc pas seulement une ouverture d’enveloppes. Ce sera un véritable test de maturité réglementaire pour la République dominicaine et, indirectement, pour l’ensemble de l’île d’Haïti.
L’histoire retiendra si cet arbitrage a servi l’intérêt collectif ou seulement des intérêts particuliers.
Les consommateurs des deux pays, eux, attendent avant tout une meilleure couverture, une qualité de service accrue et des prix plus abordables. Espérons que cet objectif demeure la priorité.
Marcelin Montaigne
The post Le 28 juillet 2026, un arbitrage décisif pour l’avenir télécom de l’île d’Haïti first appeared on Rezo Nòdwès.
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