Par Reynoldson MOMPOINT
Cap-Haïtien, le 24 août 2026
Kenscoff brûle. Et avec elle, c’est une partie de l’espoir alimentaire d’Haïti qui vacille.
La commune perchée sur les hauteurs de Port-au-Prince, longtemps associée à son climat frais, à ses montagnes, à ses paysages et surtout à son agriculture maraîchère, vient une nouvelle fois de payer un lourd tribut à la crise sécuritaire qui ronge le pays. Une attaque armée survenue dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026 a fait au moins 30 morts selon le maire Jean Massillon, tandis que l’accès difficile à certaines zones complique encore l’établissement d’un bilan définitif. Des maisons ont été incendiées et des habitants ont été contraints de fuir.
Mais derrière les chiffres macabres, il y a une autre tragédie, moins spectaculaire et pourtant tout aussi dangereuse : la destruction progressive de l’agriculture de Kenscoff.
Quand les armes chassent les cultivateurs
Kenscoff n’est pas seulement une commune de montagne. C’est aussi une terre agricole stratégique pour l’approvisionnement de la capitale. Ses conditions agroécologiques ont favorisé depuis longtemps le développement du maraîchage. Laitue, tomate, chou, carotte, poireau, pomme de terre et autres légumes sont produits dans cette région qui constitue l’un des principaux bassins maraîchers du pays.
Aujourd’hui, le cultivateur qui devrait penser à ses semences, à ses récoltes et à ses marchés doit d’abord penser à sa survie. Des agriculteurs ont déjà été contraints d’abandonner leurs terres sous la pression des groupes armés. Cette situation perturbe directement l’approvisionnement de Port-au-Prince en produits agricoles et fragilise davantage les revenus des familles rurales.
Une terre abandonnée n’est pas seulement une perte pour son propriétaire. C’est une perte pour toute une chaîne économique. Lorsque le paysan ne peut plus cultiver, le commerçant ne peut plus acheter, le transporteur ne peut plus transporter, le marchand ne peut plus vendre et le consommateur finit par payer plus cher. La violence transforme donc progressivement une crise sécuritaire en crise agricole, puis en crise alimentaire.
Kenscoff, un potentiel agricole sacrifié
Il existe une contradiction profondément haïtienne : nous parlons constamment d’autosuffisance alimentaire, alors que nous laissons des terres productives devenir impraticables à cause de l’insécurité.
Le ministère de l’Agriculture et la FAO ont d’ailleurs récemment annoncé un accompagnement destiné à relancer la production agricole à Kenscoff, preuve que le potentiel de la commune demeure considérable. Mais comment demander à un paysan de retourner dans son champ lorsque la route qui y mène n’est pas sécurisée ? Comment lui distribuer des semences, des intrants ou du matériel agricole si sa sécurité physique n’est pas garantie ? Comment parler de relance agricole lorsque des familles entières doivent abandonner leurs maisons et leurs exploitations ?
La sécurité alimentaire commence par la sécurité du paysan. Cette vérité semble pourtant encore échapper à ceux qui conçoivent les politiques publiques comme si l’agriculture et la sécurité étaient deux dossiers séparés.
Défendre Kenscoff, c’est défendre Port-au-Prince
La position géographique de Kenscoff lui confère une importance stratégique particulière. La commune se trouve sur les hauteurs de la capitale et constitue un espace agricole périurbain essentiel.
La crise qui frappe Kenscoff ne doit donc pas être considérée comme un simple problème local. Elle concerne Port-au-Prince. Elle concerne les marchés. Elle concerne les familles qui peinent déjà à se nourrir. Elle concerne les prix des légumes. Elle concerne l’emploi rural. Elle concerne finalement la souveraineté alimentaire du pays.
Dans une Haïti où l’insécurité alimentaire atteint des proportions alarmantes, déstabiliser les zones de production revient à fragiliser davantage une population déjà éprouvée. Le plan humanitaire pour 2026 souligne lui-même le caractère structurel de la crise du système agroalimentaire haïtien.
L’État ne peut pas abandonner les cultivateurs
La réponse à la crise de Kenscoff ne peut être uniquement militaire. Il faut évidemment rétablir la sécurité, reprendre le contrôle des espaces occupés par les groupes armés et protéger les populations. Mais il faut aussi reconstruire les conditions économiques permettant aux habitants de rester sur leurs terres.
Cela signifie sécuriser les routes agricoles, protéger les marchés, faciliter l’accès aux intrants, renforcer les coopératives, développer l’irrigation, améliorer les infrastructures de stockage et créer des mécanismes permettant aux agriculteurs victimes de la violence de reprendre rapidement leur activité. Il faut surtout éviter que l’exode des cultivateurs ne devienne irréversible. Car lorsqu’un paysan abandonne sa terre, ce n’est pas seulement une exploitation agricole qui disparaît. C’est un savoir-faire, une tradition familiale, une source de revenus et une capacité de production qui disparaissent avec lui.
Kenscoff doit redevenir un symbole d’espoir
La commune ne doit pas être réduite aux images de maisons incendiées, de familles en fuite et de cadavres jonchant les rues. Kenscoff peut encore être autre chose. Elle peut être un laboratoire de reconstruction agricole. Un pôle de production maraîchère. Un espace de développement de l’agriculture de montagne. Un fournisseur stratégique des marchés de la capitale. Un territoire où l’État démontre que la sécurité peut servir le développement plutôt que simplement répondre à la violence.
Mais pour cela, il faut une décision politique claire. Protéger Kenscoff, c’est protéger ses habitants. Protéger ses agriculteurs, c’est protéger les marchés. Et protéger son agriculture, c’est protéger une partie de l’avenir alimentaire d’Haïti.
Aujourd’hui, les armes cherchent à conquérir les montagnes. L’État doit, lui, reconquérir la confiance. Parce qu’une nation qui laisse ses cultivateurs fuir leurs terres finit toujours par importer ce qu’elle aurait pu produire elle-même.
Kenscoff ne demande pas seulement des renforts. Elle demande le droit de vivre, de cultiver et de nourrir le pays. Et cette bataille-là mérite d’être menée avec la même détermination que celle contre les gangs.
Reynoldson Mompoint
Avocat-Journaliste-Communicateur Social
+40937186284
mompointreynoldson@gmail.com
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