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Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 02 mai 2026
Il est des moments où l’État haïtien donne le sentiment de se regarder agir sans jamais réellement se mouvoir. Comme figé dans une posture d’intention, incapable de franchir le seuil de la décision. Le dernier épisode en date, relatif au budget électoral révisé transmis par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) à l’Exécutif, illustre avec une précision presque clinique cette incapacité chronique à conjuguer volonté politique et responsabilité institutionnelle.
À première vue, tout semble en ordre. Une note de presse officielle, un calendrier en gestation, un budget retravaillé, affiné, structuré. Une commission technique a été mobilisée, incluant des cadres du CEP ainsi que des représentants du système des Nations Unies – PNUD, UNOPS, BINUH. Une ingénierie électorale qui se veut rigoureuse, conforme aux standards internationaux, et censée garantir un processus crédible, inclusif et transparent. Mais derrière cette architecture apparemment rationnelle se joue une tout autre partition : celle d’un pouvoir exécutif hésitant, tiraillé entre la nécessité d’avancer et la tentation de reculer. Et au centre de cette tension, une figure : le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
L’illusion technocratique d’un processus sous assistance
Il faut d’abord comprendre ce que représente ce budget révisé. Ce n’est pas un simple document comptable. C’est une matrice politique. Une projection concrète de ce que pourrait être, enfin, un retour à la normalité constitutionnelle. Mais cette matrice est conçue sous assistance. Le CEP lui-même reconnaît que le travail a été réalisé avec l’appui d’institutions internationales. Autrement dit, l’État haïtien continue de déléguer une partie de sa souveraineté électorale à des acteurs externes. Certains y verront une nécessité pragmatique, compte tenu de l’effondrement des capacités internes. D’autres y liront une forme de tutelle déguisée.
Dans les deux cas, une chose est certaine : accepter ce budget, c’est accepter le cadre qui l’accompagne. Le rejeter, c’est contester non seulement les chiffres, mais aussi la méthode et les partenaires. Et c’est précisément là que se situe le dilemme d’Alix Didier Fils-Aimé.
Continuer sans adhérer : la stratégie du flou maîtrisé
Depuis plusieurs semaines, le chef du gouvernement adopte une posture que l’on pourrait qualifier de « continuité sans adhésion ». Il ne rejette pas frontalement le processus électoral. Il ne s’y oppose pas publiquement. Mais il ne s’y engage pas non plus avec la clarté et la détermination que la situation exigerait. Ce positionnement intermédiaire n’est pas anodin. Il relève d’une stratégie politique bien connue en Haïti : gagner du temps. Temporiser. Laisser les contraintes s’accumuler jusqu’à ce qu’elles deviennent des justifications. Car en validant ce budget, le Premier ministre prend un risque. Celui d’endosser un processus dont il ne maîtrise ni tous les paramètres, ni toutes les conséquences. Un processus qui pourrait déboucher sur une recomposition du pouvoir, et donc, potentiellement, sur sa propre marginalisation.
À l’inverse, en rejetant ce budget, il s’expose à des critiques sévères, tant sur le plan national qu’international. On l’accusera de bloquer la transition, de prolonger l’exception, de jouer contre la démocratie. Pris entre ces deux options, il choisit pour l’instant une troisième voie : celle de l’ambiguïté.
Le budget comme alibi politique
Il serait naïf de croire que le débat actuel porte uniquement sur des lignes budgétaires. En réalité, le budget électoral est devenu un alibi. Un instrument discursif permettant de déplacer la responsabilité. Trop cher, dira-t-on. Inadapté aux réalités sécuritaires. Déconnecté des priorités sociales. Autant d’arguments techniquement recevables, mais politiquement commodes.
Car la vraie question est ailleurs : existe-t-il une volonté réelle d’organiser des élections dans un délai raisonnable ? L’histoire récente d’Haïti invite à la prudence. Depuis des décennies, les échéances électorales sont repoussées, reconfigurées, réinterprétées. Le calendrier devient élastique, le processus se fragmente, et au final, l’exception devient la règle. Dans ce contexte, le budget n’est qu’un élément parmi d’autres. Un élément que l’on peut accepter, amender, ou rejeter, selon les besoins du moment.
Une gouvernance par l’évitement
Le cas d’Alix Didier Fils-Aimé s’inscrit dans une tradition plus large : celle d’une gouvernance par l’évitement. Plutôt que de trancher, on contourne. Plutôt que d’assumer, on dilue. Cette logique produit des effets délétères. Elle entretient l’incertitude, affaiblit la crédibilité des institutions, et alimente la défiance des citoyens.
Car le peuple haïtien, lui, observe. Il voit bien que les décisions tardent, que les engagements restent flous, que les promesses se répètent sans se concrétiser. Et dans ce climat de suspicion généralisée, chaque hésitation du pouvoir est interprétée comme une manœuvre.
Deux scénarios, une même impasse ?
Le CEP évoque deux scénarios dans son budget révisé. Deux options techniques, censées offrir une marge de manœuvre à l’Exécutif. Mais cette dualité est trompeuse. Car quel que soit le scénario retenu, les obstacles restent les mêmes : insécurité, logistique défaillante, fragmentation politique, manque de confiance. Un scénario minimaliste pourrait réduire les coûts, mais au prix d’une crédibilité affaiblie. Un scénario plus ambitieux renforcerait la légitimité du processus, mais exigerait des ressources considérables dans un contexte économique déjà exsangue.
Dans les deux cas, le gouvernement devra faire face à des critiques. Et dans les deux cas, il devra assumer un choix. Or, c’est précisément cette capacité d’assumer qui fait défaut.
La souveraineté en question
Au-delà des considérations budgétaires, une question fondamentale se pose : celle de la souveraineté. Peut-on parler d’élections véritablement nationales lorsque leur conception, leur financement et leur supervision impliquent de manière aussi directe des acteurs internationaux ?
La réponse n’est pas simple. Car refuser cette implication, c’est risquer de ne pas pouvoir organiser d’élections du tout. L’accepter, c’est reconnaître une forme de dépendance. Alix Didier Fils-Aimé se trouve donc face à une équation délicate : préserver une apparence de souveraineté tout en s’appuyant sur des ressources externes. Une équation que ses prédécesseurs n’ont jamais vraiment résolue.
Le poids du contexte sécuritaire
À cela s’ajoute un facteur déterminant : l’insécurité. Organiser des élections dans un pays où de larges portions du territoire échappent au contrôle de l’État relève du défi. Ce paramètre pèse lourdement sur le budget. Il justifie certaines dépenses, en rend d’autres incertaines, et complique l’ensemble du dispositif.
Mais là encore, il peut servir de prétexte. Un argument supplémentaire pour retarder, pour reconfigurer, pour éviter de s’engager pleinement.
Une crise de confiance généralisée
Au fond, le problème central n’est ni budgétaire, ni technique. Il est politique. Il est sociétal. Il est moral. Les Haïtiens ne croient plus aux processus électoraux tels qu’ils sont organisés. Ils ne croient plus aux institutions qui les encadrent. Ils ne croient plus aux résultats qui en découlent.
Dans ce contexte, même le meilleur budget du monde ne suffira pas à restaurer la confiance. Il faut plus qu’un document. Il faut un signal fort. Une rupture. Une volonté claire. Et pour l’instant, ce signal ne vient pas.
Le moment de vérité
Alix Didier Fils-Aimé est à un carrefour. Il peut continuer à naviguer dans l’ambiguïté, à entretenir le flou, à repousser l’échéance. Ou il peut décider. Décider d’assumer ce budget, avec tout ce qu’il implique. Décider de s’engager dans un processus électoral, malgré les risques. Décider, en somme, de gouverner. Car gouverner, ce n’est pas attendre que les conditions soient parfaites. C’est agir dans l’imperfection. À défaut, l’histoire retiendra une fois de plus que le pouvoir haïtien savait ce qu’il fallait faire, mais n’a jamais eu le courage de le faire.
Et dans ce pays où le temps politique est devenu circulaire, où chaque crise ressemble à la précédente, où chaque promesse se dissout dans l’inaction, une vérité s’impose : Entre continuité et rejet, il n’y a parfois qu’un pas. Encore faut-il avoir la volonté de le franchir.
Reynoldson Mompoint
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste
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