Dans un Camp de déplacés de Croix-des-Bouquets en Haïti. Sous une tente de fortune, en fin d’après-midi. La famille Joseph est assise autour d’une petite table en plastique : Jean, le père (42 ans), Marie, la mère (38 ans), leurs enfants Junior (15 ans) et Sarah (9 ans). Des bruits lointains de générateurs et de discussions remplissent le camp.
Le représentant du CEP, un homme d’une quarantaine d’années portant un polo bleu avec le logo du Conseil Electoral Provisoire, s’approche avec un cahier, des formulaires et une petite tablette.
Représentant (souriant, voix calme) :
Bonsoir, mesdames et messieurs. Je m’appelle Emmanuel Pierre, je suis agent du CEP. Je fais le tour du camp aujourd’hui pour vous parler de l’inscription. On veut que tout le monde puisse participer aux prochaines élections, même ici. C’est important pour votre avenir et celui du pays. Est-ce que je peux m’asseoir cinq minutes avec vous ?
Jean (le père, méfiant, regardant autour de lui) :
Bonsoir. Asseyez-vous. Mais je vous dis tout de suite : on n’a plus rien. On a tout perdu quand les gangs ont attaqué notre quartier à Martissant il y a quatre mois. On a fui avec juste nos vies. Qu’est-ce que vous voulez qu’on inscrive ?
Représentant :
Je comprends votre situation, monsieur Joseph. Beaucoup de familles ici sont dans le même cas. C’est justement pour ça qu’on vient jusqu’au camp. On a simplifié les procédures pour les déplacés. On accepte les témoignages des voisins, les cartes d’identité abîmées, même les certificats de baptême ou les photos de famille. L’objectif, c’est que vous puissiez voter et aussi avoir accès à certains services de l’État.
Marie (la mère, tenant Sarah contre elle) :
Voter ? Monsieur, on arrive à peine à manger. Les enfants ont vu des choses qu’aucun enfant ne devrait voir. Ils ont brûlé notre maison. Mon mari a failli se faire tuer en nous protégeant. Vous croyez vraiment qu’on a la tête à la politique en ce moment ?
Représentant (avec empathie) :
Madame, je ne viens pas vous forcer. Je viens vous informer. Beaucoup de déplacés comme vous disent la même chose au début. Mais sans carte d’électeur, vous restez invisibles pour l’État. Pas de vote, mais aussi des difficultés pour les aides, pour l’école des enfants plus tard, pour les reconstructions. On a déjà inscrit plus de 3 000 personnes dans les camps de la zone métropolitaine.
Junior (15 ans, intervenant brusquement) :
Et si les gangs viennent ici aussi ? Ils ont des espions partout. Si je m’inscris, ils vont savoir où on est. On a changé de nom dans le camp pour qu’ils nous oublient.
Représentant :
Je sais que la peur est grande. Le CEP travaille avec la police et les organisations humanitaires pour protéger les données. Les listes ne sont pas publiques comme avant. Et on fait des séances spéciales pour les jeunes comme toi. Tu auras 18 ans bientôt, Junior ? Ton vote comptera.
Jean (soupirant) :
Vous parlez bien, monsieur. Mais regardez autour de vous. Il n’y a pas d’eau potable régulière, les toilettes débordent, les filles ont peur la nuit. On a fui la violence des gangs armés qui rançonnaient tout le monde. Ils tuaient pour un téléphone, pour un refus de payer. Maintenant on est ici, coincés. À quoi ça sert de voter si l’État ne peut même pas nous protéger ?
Représentant :
Vous avez raison de poser la question. C’est une question que beaucoup posent. Le vote seul ne résout pas tout. Mais si les déplacés ne s’inscrivent pas, les prochains élus ne sauront même pas combien vous êtes ni où vous êtes. Vos besoins ne seront pas prioritaires. C’est une façon de dire : « Nous existons encore. Nous voulons rentrer chez nous un jour. »
Marie :
Et les documents ? J’avais ma carte d’identité, mais elle est restée dans la maison qui a brûlé. Sarah n’a même pas d’acte de naissance complet.
Représentant :
Pour les cas comme le vôtre, on a un formulaire spécial « Déclaré déplacé ». Deux témoins du camp qui vous connaissent peuvent signer. On prend une photo ici même. Dans deux semaines, on revient avec les cartes provisoires. C’est gratuit. Pas besoin de payer personne.
Sarah (timidement) :
Maman, est-ce que si on s’inscrit, on pourra retourner à l’école ?
Marie (caressant les cheveux de sa fille) :
Tu vois, monsieur ? Même elle pose des questions. Elle a manqué toute l’année scolaire.
Représentant (se tournant vers Sarah avec un sourire doux) :
Oui, ma petite. L’inscription aide aussi pour ça. Les organisations qui gèrent les écoles dans les camps demandent parfois la preuve que la famille est suivie par l’État. Je peux vous laisser des informations pour l’inscription scolaire aussi.
Jean (après un long silence) :
Bon… On va réfléchir. Donnez-nous les papiers. Mais je ne promets rien. On a trop souffert pour faire confiance facilement.
Représentant :
Je ne demande pas de promesse. Juste que vous lisiez ça ce soir en famille. Demain matin, je reviens avec mon collègue. On peut faire l’inscription sous la grande tente blanche, là où il y a la sécurité. Prenez votre temps. Je suis là pour vous faciliter les choses, pas pour vous embêter.
Marie :
Merci quand même d’être venu jusqu’ici. La plupart des gens nous oublient une fois qu’on est dans le camp.
Représentant (se levant) :
Vous n’êtes pas oubliés, madame. Pas par tout le monde. Courage. Bonsoir à vous tous.
(Le représentant s’éloigne. La famille reste silencieuse un moment. Jean prend le formulaire et le regarde longuement.)
Jean (à voix basse) :
Peut-être que c’est une petite chose… Mais si on ne commence pas, on restera toujours des déplacés.
Marie :
On verra demain. Pour les enfants, surtout.
(Fin de la conversation. Le soleil se couche sur le camp, laissant entrevoir une lueur fragile d’espoir au milieu de la précarité.)
(Cette conversation imaginaire reflète la réalité difficile des déplacés haïtiens tout en montrant le travail patient d’un agent du CEP
The post À quoi ça sert de voter si l’État ne peut même pas nous protéger ? first appeared on Rezo Nòdwès.