Par Yves Pierre, politologue
Deux dates, un seul verdict. Le 2 juin 2026, puis le 2 juillet suivant, le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a signé un décret électoral qui fixe, pour un alignement national de candidatures, des frais d’enregistrement pouvant atteindre un million de dollars américains. Présenté comme une mesure de rationalisation d’un paysage partisan jugé trop fragmenté, ce texte mérite d’être examiné pour ce qu’il produit réellement, au-delà de l’intention affichée par ses auteurs.
Ce n’est pas une mesure technique. C’est un prix d’entrée à la citoyenneté politique, et ce prix, à lui seul, redessine les contours de qui peut prétendre représenter le peuple haïtien.
Un principe constitutionnel mis à l’épreuve
La Constitution de 1987 n’est pas un texte neutre parmi d’autres. Elle est née du mouvement démocratique de 1986, en rupture assumée avec des décennies d’exclusion politique organisée. Ses articles fondateurs, la souveraineté résidant dans l’universalité des citoyens, l’égalité de tous devant la loi, le droit de participer à la vie politique sans discrimination, traduisaient une ambition précise : que la légitimité politique découle de l’adhésion populaire et non de la position sociale ou de la fortune.
Un dispositif où la capacité à payer devient condition d’accès à la compétition électorale contredit ce principe, sans avoir besoin de l’abroger formellement. Il suffit de le rendre inapplicable à qui n’a pas les moyens. C’est précisément l’effet, qu’il soit recherché ou non, du décret de juin-juillet 2026 : la loi reste inchangée dans sa lettre, mais son application concrète trie déjà les citoyens selon leur compte en banque avant même le premier bulletin de vote.
Des coalitions de circonstance plutôt que des projets de société
Le texte prévoit des rabais substantiels pour les grandes coalitions. Sur le papier, l’intention paraît raisonnable : encourager le regroupement d’un paysage partisan émietté. Dans les faits, elle produit un tout autre résultat. Des formations sans convergence idéologique s’assemblent non pour gouverner ensemble, mais pour diviser une facture d’entrée devenue, pour beaucoup, hors de portée en solitaire.
Le résultat est visible : des alliances d’opportunité, formées autour d’un calcul comptable plutôt que d’un accord de fond. Une fois l’enregistrement obtenu, rien ne garantit que ces coalitions survivent à l’épreuve du pouvoir, faute d’avoir jamais été fondées sur un projet commun. Les électeurs, eux, se retrouvent face à des regroupements dont la cohérence tient davantage à la répartition des frais qu’à une vision partagée de l’avenir du pays. La souveraineté populaire, que la Constitution voulait pourtant protéger, s’en trouve affaiblie dans son exercice le plus élémentaire : le choix éclairé.
Une captation qui remonte en amont
Ce mécanisme mérite d’être vu pour ce qu’il est : une extension d’une logique de captation qui, historiquement, s’exerçait sur l’appareil d’État une fois celui-ci conquis par la voie électorale ou autre. Avec ce décret, cette logique s’exerce désormais en amont, sur la compétition elle-même. L’espace public, censé rester ouvert au débat d’idées, se transforme en marché dont l’accès se négocie en dollars plutôt qu’en programmes.
Ce déplacement n’est pas anodin. Il signifie que la capture des institutions ne commence plus après l’élection, mais avant elle, dès le moment où un citoyen ou un mouvement décide de se porter candidat. La barrière n’est plus seulement celle du scrutin ; elle est celle de l’inscription.
Qui reste à la porte
Les premiers exclus de cette architecture sont prévisibles. Les mouvements paysans, les organisations syndicales, les structures de jeunesse enracinées localement, tous ceux qui portent une expérience du terrain sans disposer d’une fortune personnelle ni de bailleurs puissants, se retrouvent écartés d’une compétition à laquelle ils n’ont, de fait, plus accès. Ce n’est pas leur légitimité qui est en cause, ni leur capacité à porter un projet pour le pays. C’est simplement leur compte en banque qui décide à leur place.
La diaspora haïtienne, déjà confrontée à des obstacles substantiels dans l’exercice de ses droits politiques, retrouve ici, sous un autre biais, un verdict similaire. Ceux qui soutiennent le pays depuis l’extérieur, par les transferts, par l’investissement, par l’engagement civique à distance, se voient une fois de plus rappeler que leur participation directe à la vie politique nationale reste conditionnée, cette fois par le prisme du financement plutôt que par celui de la résidence.
Une trajectoire, pas un accident
Il serait réducteur de considérer ce décret comme un fait isolé. Depuis 1987, les élites politiques successives ont rarement rompu frontalement avec le texte constitutionnel. Elles en ont plus souvent organisé le contournement progressif, par une accumulation de dispositifs présentés comme de simples ajustements techniques, mais dont l’effet cumulé déplace, décret après décret, les équilibres que le texte fondateur entendait établir. Le décret de juin-juillet 2026 s’inscrit dans cette continuité, sans qu’il soit nécessaire de lui prêter une intentionnalité singulière : il suffit d’observer qu’il reconduit, sous une forme actualisée, un rapport de force que 1987 voulait précisément corriger.
Ce qui devrait changer
Restaurer la légitimité de l’État exige de revenir à des critères d’accès à la compétition politique fondés sur l’implantation locale, le parrainage citoyen et la formation civique, plutôt que sur la capacité à mobiliser des fortunes. Ce ne sont pas des mesures accessoires : elles conditionnent la possibilité même d’une représentation politique fidèle à la diversité sociale du pays.
À défaut d’une telle réorientation, c’est la nature de la démocratie haïtienne elle-même qui reste engagée dans cette dérive, une démocratie où le droit de se présenter devant le peuple dépendrait moins de la volonté de le servir que des moyens de se l’offrir.
*Titulaire d’un master en science politique et relations internationales de l’Université Toulouse 1 Capitole, Yves Pierre est est le fondateur et directeur du Centre de Recherche en Sciences Sociales du Politique (CERSSPO) et de l’Institut pour la Souveraineté Institutionnelle d’Haïti (ISIH).
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