Lorsque des agents de l’État, censés lutter contre les gangs, protègent et saluent un individu qualifié par les rapports onusiens et les sanctions américaines de parrain de groupes armés, les chefs de gangs y voient une confirmation : « Nous faisons partie du même système. » Le salut militaire ou respectueux devient, dans leur lecture, un signe de soumission ou d’allégeance. Cela renforce leur sentiment d’impunité et leur perception d’être intouchables tant qu’ils servent les intérêts des élites.
Le retour de Michel Joseph Martelly sur le sol haïtien constitue un événement majeur dans une crise déjà explosive. Ancien président sanctionné par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne pour ses liens présumés avec le narcotrafic et le parrainage de gangs, Martelly incarne pour beaucoup le symbole d’un passé qui refuse de mourir.
Au-delà des considérations politiques, sa présence physique sur le terrain risque d’avoir des répercussions profondes et multiformes sur les groupes armés.
Cet éditorial analyse ces impacts tout en décryptant la symbolique puissante – et potentiellement dévastatrice – des images montrant des policiers assurant sa sécurité et le saluant, lui que de nombreux rapports internationaux présentent comme un « chef de gangs » au sens stratégique du terme.
Impacts directs et indirects sur les gangs armés
Premièrement, le retour de Martelly peut renforcer la cohésion et la légitimité de certains gangs historiques. Les rapports du Panel d’experts de l’ONU (2023 et suivants) ont documenté comment, durant sa présidence (2011-2016), il aurait financé et armé plusieurs groupes, dont Base 257 qu’il aurait contribué à créer.
Pour ces coalitions, surtout dans l’Ouest et l’Artibonite, Martelly représente un retour aux « bonnes années » : financement, protection politique et impunité relative.
Sa présence pourrait réactiver des canaux de communication et d’approvisionnement, redonnant à ces groupes un sentiment de couverture au plus haut niveau.
Deuxièmement, cela risque de créer des divisions internes au sein du monde des gangs. Tous les chefs n’ont pas les mêmes intérêts. Certains groupes rivaux, qui se sont émancipés depuis 2016, pourraient percevoir le retour de Martelly comme une tentative de recentralisation du pouvoir au profit d’alliés historiques.
Cela pourrait déclencher des affrontements territoriaux pour le contrôle des routes, des quartiers et des rackets, augmentant ainsi le niveau de violence dans un pays où plus d’un million de personnes sont déjà déplacées.
Troisièmement, sur le plan psychologique et stratégique, Martelly offre aux gangs une légitimation symbolique. Lorsqu’un homme sanctionné internationalement pour parrainage de gangs circule protégé par l’État, cela envoie un message clair : le système tolère, voire valorise, ces alliances.
Les gangs peuvent y puiser une nouvelle assurance pour intensifier leurs activités (enlèvements, extorsions, contrôle des flux économiques). À moyen terme, cela complique les efforts de la Mission multinationale de soutien à la sécurité et affaiblit la crédibilité des institutions étatiques.
Quatrièmement, l’impact électoral est majeur. Les prochaines consultations risquent d’être infiltrées. Les gangs, revigorés par la présence de Martelly, pourraient être mobilisés pour intimider les électeurs, contrôler des bureaux de vote ou peser sur les alliances politiques via le PHTK. Cela menace la tenue d’élections crédibles et légitimes, prolongeant la transition chaotique.
Enfin, sur le plan international, le retour de Martelly pourrait entraîner un durcissement des partenaires étrangers : réduction de l’aide, suspension de coopération sécuritaire ou nouvelles sanctions. Les gangs, indirectement, en paieraient le prix par un assèchement relatif des flux, les poussant vers plus de criminalité pour compenser.
La symbolique des images : policiers sécurisant et saluant « l’un des leurs »
Les images circulant montrant des policiers haïtiens assurant la sécurité de Martelly et le saluant revêtent une charge symbolique explosive. Pour les gangs, ces scènes ne sont pas anodines. Elles peuvent être interprétées comme une validation officielle du statut de Martelly en tant que figure tutélaire.
Lorsque des agents de l’État, censés lutter contre les gangs, protègent et saluent un individu qualifié par les rapports onusiens et les sanctions américaines de parrain de groupes armés, les chefs de gangs y voient une confirmation : « Nous faisons partie du même système. » Le salut militaire ou respectueux devient, dans leur lecture, un signe de soumission ou d’allégeance. Cela renforce leur sentiment d’impunité et leur perception d’être intouchables tant qu’ils servent les intérêts des élites.
Pour les policiers eux-mêmes, ces images posent un dilemme moral et professionnel déchirant. Beaucoup rejoignent la force pour servir le pays, mais se retrouvent à protéger une personnalité controversée. Cela peut générer frustration, démotivation ou, à l’inverse, une forme de résignation face à l’idée que « tout est lié ». Dans les rangs, certains pourraient y voir une opportunité de rapprochement ou de protection mutuelle, accélérant la porosité déjà dénoncée entre institutions et groupes criminels.
Pour la population, ces images alimentent le cynisme et la défiance envers l’État. Elles renforcent le narratif selon lequel la police ne protège pas les citoyens mais les puissants, y compris ceux considérés comme responsables de l’insécurité. Cela érode davantage la légitimité des forces de l’ordre et complique tout effort de recrutement ou de réforme.
Perspectives et impératifs
La présence de Martelly agit donc comme un catalyseur : renforcement de certains gangs, risque de fragmentation violente, légitimation symbolique et atteinte à la crédibilité institutionnelle. Les images de policiers le sécurisant et le saluant ne sont pas de simples
protocoles ; elles deviennent des outils de communication politique involontaires qui brouillent la ligne entre État de droit et gouvernance criminelle.
Face à cela, les autorités de transition, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et la communauté internationale doivent agir avec fermeté. Il faut clarifier le cadre légal de la présence de Martelly, éviter toute instrumentalisation électorale et maintenir une ligne claire de lutte contre l’impunité. Sans cela, les gangs ne verront pas en Martelly un simple retour politique, mais un feu vert pour intensifier leur emprise.
Haïti se trouve à un tournant. Accepter la normalisation d’un tel retour, c’est risquer de condamner le pays à un nouveau cycle de violence et d’instabilité.
L’heure n’est plus aux ambiguïtés symboliques, mais à la rupture avec un modèle qui a trop longtemps confondu pouvoir et criminalité.
Le salut des policiers ne doit pas devenir le salut funèbre de l’espoir démocratique haïtien.
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