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À quoi ça sert de voter si l’État ne peut même pas  nous protéger ? 

today2026-07-11

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Dans un Camp de déplacés de Croix-des-Bouquets en Haïti. Sous une tente de fortune,  en fin d’après-midi. La famille Joseph est assise autour d’une petite table en plastique :  Jean, le père (42 ans), Marie, la mère (38 ans), leurs enfants Junior (15 ans) et Sarah (9  ans). Des bruits lointains de générateurs et de discussions remplissent le camp. 

Le représentant du CEP, un homme d’une quarantaine d’années portant un polo bleu avec le  logo du Conseil Electoral Provisoire, s’approche avec un cahier, des formulaires et une petite  tablette. 

Représentant (souriant, voix calme) : 

Bonsoir, mesdames et messieurs. Je m’appelle Emmanuel Pierre, je suis agent du CEP. Je fais  le tour du camp aujourd’hui pour vous parler de l’inscription. On veut que tout le monde  puisse participer aux prochaines élections, même ici. C’est important pour votre avenir et  celui du pays. Est-ce que je peux m’asseoir cinq minutes avec vous ? 

Jean (le père, méfiant, regardant autour de lui) : 

Bonsoir. Asseyez-vous. Mais je vous dis tout de suite : on n’a plus rien. On a tout perdu  quand les gangs ont attaqué notre quartier à Martissant il y a quatre mois. On a fui avec juste  nos vies. Qu’est-ce que vous voulez qu’on inscrive ? 

Représentant : 

Je comprends votre situation, monsieur Joseph. Beaucoup de familles ici sont dans le même  cas. C’est justement pour ça qu’on vient jusqu’au camp. On a simplifié les procédures pour  les déplacés. On accepte les témoignages des voisins, les cartes d’identité abîmées, même les  certificats de baptême ou les photos de famille. L’objectif, c’est que vous puissiez voter et  aussi avoir accès à certains services de l’État. 

Marie (la mère, tenant Sarah contre elle) : 

Voter ? Monsieur, on arrive à peine à manger. Les enfants ont vu des choses qu’aucun enfant  ne devrait voir. Ils ont brûlé notre maison. Mon mari a failli se faire tuer en nous protégeant.  Vous croyez vraiment qu’on a la tête à la politique en ce moment ? 

Représentant (avec empathie) : 

Madame, je ne viens pas vous forcer. Je viens vous informer. Beaucoup de déplacés comme  vous disent la même chose au début. Mais sans carte d’électeur, vous restez invisibles pour  l’État. Pas de vote, mais aussi des difficultés pour les aides, pour l’école des enfants plus tard,  pour les reconstructions. On a déjà inscrit plus de 3 000 personnes dans les camps de la zone  métropolitaine. 

Junior (15 ans, intervenant brusquement) : 

Et si les gangs viennent ici aussi ? Ils ont des espions partout. Si je m’inscris, ils vont savoir  où on est. On a changé de nom dans le camp pour qu’ils nous oublient.

Représentant : 

Je sais que la peur est grande. Le CEP travaille avec la police et les organisations  humanitaires pour protéger les données. Les listes ne sont pas publiques comme avant. Et on  fait des séances spéciales pour les jeunes comme toi. Tu auras 18 ans bientôt, Junior ? Ton  vote comptera. 

Jean (soupirant) : 

Vous parlez bien, monsieur. Mais regardez autour de vous. Il n’y a pas d’eau potable  régulière, les toilettes débordent, les filles ont peur la nuit. On a fui la violence des gangs  armés qui rançonnaient tout le monde. Ils tuaient pour un téléphone, pour un refus de payer.  Maintenant on est ici, coincés. À quoi ça sert de voter si l’État ne peut même pas nous  protéger ? 

Représentant : 

Vous avez raison de poser la question. C’est une question que beaucoup posent. Le vote seul  ne résout pas tout. Mais si les déplacés ne s’inscrivent pas, les prochains élus ne sauront  même pas combien vous êtes ni où vous êtes. Vos besoins ne seront pas prioritaires. C’est une  façon de dire : « Nous existons encore. Nous voulons rentrer chez nous un jour. » 

Marie : 

Et les documents ? J’avais ma carte d’identité, mais elle est restée dans la maison qui a brûlé.  Sarah n’a même pas d’acte de naissance complet. 

Représentant : 

Pour les cas comme le vôtre, on a un formulaire spécial « Déclaré déplacé ». Deux témoins du  camp qui vous connaissent peuvent signer. On prend une photo ici même. Dans deux  semaines, on revient avec les cartes provisoires. C’est gratuit. Pas besoin de payer personne. 

Sarah (timidement) : 

Maman, est-ce que si on s’inscrit, on pourra retourner à l’école ? 

Marie (caressant les cheveux de sa fille) : 

Tu vois, monsieur ? Même elle pose des questions. Elle a manqué toute l’année scolaire. 

Représentant (se tournant vers Sarah avec un sourire doux) : 

Oui, ma petite. L’inscription aide aussi pour ça. Les organisations qui gèrent les écoles dans  les camps demandent parfois la preuve que la famille est suivie par l’État. Je peux vous laisser  des informations pour l’inscription scolaire aussi. 

Jean (après un long silence) : 

Bon… On va réfléchir. Donnez-nous les papiers. Mais je ne promets rien. On a trop souffert  pour faire confiance facilement. 

Représentant : 

Je ne demande pas de promesse. Juste que vous lisiez ça ce soir en famille. Demain matin, je  reviens avec mon collègue. On peut faire l’inscription sous la grande tente blanche, là où il y a  la sécurité. Prenez votre temps. Je suis là pour vous faciliter les choses, pas pour vous  embêter.

Marie : 

Merci quand même d’être venu jusqu’ici. La plupart des gens nous oublient une fois qu’on est  dans le camp. 

Représentant (se levant) : 

Vous n’êtes pas oubliés, madame. Pas par tout le monde. Courage. Bonsoir à vous tous. 

(Le représentant s’éloigne. La famille reste silencieuse un moment. Jean prend le formulaire  et le regarde longuement.) 

Jean (à voix basse) : 

Peut-être que c’est une petite chose… Mais si on ne commence pas, on restera toujours des  déplacés. 

Marie : 

On verra demain. Pour les enfants, surtout. 

(Fin de la conversation. Le soleil se couche sur le camp, laissant entrevoir une lueur fragile  d’espoir au milieu de la précarité.) 

(Cette conversation imaginaire reflète la réalité difficile des déplacés haïtiens tout en  montrant le travail patient d’un agent du CEP

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