Par Celucien L. Joseph, PhD
Le jeudi 25 juin 2026, la Cour suprême des États-Unis, par un vote de six voix contre trois, a autorisé l’administration Trump à poursuivre la suppression du Statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, TPS) pour environ 350 000 Haïtiens vivant aux États-Unis. Cette décision controversée envoie un message profondément préoccupant aux Haïtiens, tant en Haïti qu’au sein de la diaspora. Elle place des milliers de bénéficiaires du TPS dans une situation juridique incertaine et soulève de graves inquiétudes quant à leur sécurité s’ils étaient contraints de retourner en Haïti. Il s’agit véritablement d’un moment de crise pour tous les Haïtiens, et non seulement pour les détenteurs du TPS.
Les médias internationaux documentent depuis plusieurs années la détérioration continue de la crise humanitaire et sécuritaire en Haïti. Port-au-Prince, la capitale du pays, demeure en proie à la violence des gangs, aux enlèvements, à l’insécurité généralisée ainsi qu’à des actes de brutalité et d’abus inimaginables. Dans le même temps, Haïti traverse une profonde instabilité politique depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021.
Les administrations américaines successives, à commencer par celle du président Joe Biden et poursuivies sous celle du président Donald Trump, ont soutenu les efforts internationaux visant à améliorer la situation sécuritaire en Haïti. Les États-Unis ont joué un rôle diplomatique et financier majeur dans le déploiement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya. Pourtant, malgré ces initiatives, le quotidien de la majorité des Haïtiens a très peu changé. Les gangs continuent de terroriser les populations, les institutions de l’État demeurent fragiles et des millions d’Haïtiens vivent toujours sans véritable sécurité ni véritable espoir. L’aide internationale, aussi importante soit-elle, ne peut se substituer au travail exigeant de reconstruction des institutions haïtiennes sous un leadership national responsable et un engagement civique durable.
Comment les Haïtiens doivent-ils donc réagir à cette récente décision de la Cour suprême? Comment devons-nous aller de l’avant en sachant que l’administration dispose désormais de l’autorité juridique pour mettre fin au TPS et potentiellement expulser des centaines de milliers de nos compatriotes ?
Premièrement, dénoncer simplement la décision de la Cour suprême comme étant partiale ou discriminatoire ne convaincra pas l’administration de revenir sur sa politique.
Deuxièmement, qualifier l’administration Trump d’« anti-haïtienne » ou de « raciste », que ces accusations soient fondées ou non, ne modifiera vraisemblablement pas son programme en matière d’immigration.
Troisièmement, rappeler aux Américains la contribution historique d’Haïti à la naissance des Amériques, ou souligner les nombreuses contributions que les Haïtiens-Américains continuent d’apporter à la société américaine, à la démocratie, au service public et à la défense des droits humains, peut susciter de l’appréciation et du respect. Toutefois, cela ne changera pas nécessairement la politique migratoire actuelle.
En formulant ces observations, je ne prône ni le cynisme ni le découragement. Je ne suggère pas davantage que les Haïtiens devraient renoncer aux manifestations pacifiques ou garder le silence devant l’injustice. Au contraire, nous avons pleinement le droit de nous exprimer, de nous organiser, de défendre nos droits et de protéger la dignité de notre peuple.
Mais les manifestations pacifiques, à elles seules, ne suffisent pas.
En collaboration avec nos partenaires internationaux, les Haïtiens doivent désormais entreprendre l’œuvre plus difficile, mais indispensable, de reconstruire notre nation et de reprendre en main notre avenir. La récente décision concernant le TPS constitue un rappel sévère d’une vérité fondamentale: l’avenir d’Haïti ne peut indéfiniment reposer entre les mains des gouvernements étrangers. En définitive, la responsabilité d’Haïti appartient aux Haïtiens. Il y a plus d’un siècle, Louis Joseph Janvier exprimait déjà cette conviction profonde dans son appel à la souveraineté nationale : « Haïti aux Haïtiens. » Ses paroles demeurent aujourd’hui aussi actuelles et aussi pressantes qu’elles l’étaient au XIXᵉ siècle.
Je propose donc les cinq recommandations suivantes :
Premièrement, nous devons reconnaître qu’Haïti ne peut continuer à dépendre indéfiniment de la bonne volonté ou de la compassion des États-Unis ou de toute autre puissance étrangère. Haïti n’est pas un projet de charité. Nous sommes un peuple courageux, résilient, créatif et digne, capable de déterminer lui-même son propre destin.
Deuxièmement, les Haïtiens doivent retrouver confiance en eux-mêmes. Nous devons croire que nous sommes capables, que nos vies ont de la valeur et qu’ensemble nous possédons les ressources nécessaires pour transformer les conditions de vie de notre peuple. Cela exige un leadership intentionnel, une vision stratégique et un engagement à long terme envers l’avenir de notre pays.
Troisièmement, nous devons apprendre à compter davantage les uns sur les autres plutôt que d’attendre principalement que des acteurs extérieurs viennent nous sauver. Les partenariats internationaux ont leur importance, mais ils ne sauraient remplacer notre responsabilité nationale. Nous ne sommes pas des mendiants et nous devons rejeter toute mentalité qui nous condamne à une dépendance permanente.
Quatrièmement, Haïti possède un capital humain exceptionnel, tant à l’intérieur du pays qu’au sein de sa diaspora mondiale. Nous disposons de l’intelligence, de l’expertise professionnelle, du talent entrepreneurial et de la détermination nécessaires pour rendre Haïti à nouveau sûre — pour celles et ceux qui y sont restés comme pour celles et ceux qui aspirent à rentrer chez eux.
Cinquièmement, nous devons entreprendre une transformation profonde de notre mentalité collective. Nous devons rejeter la culture de dépendance envers les gouvernements étrangers et l’aide internationale. Nous devons abandonner l’idée selon laquelle les Haïtiens seraient incapables de résoudre leurs propres problèmes. Plus que tout, nous devons cesser de douter de notre capacité collective à reconstruire nos institutions, à renforcer notre démocratie, à améliorer la sécurité publique et à redonner espoir à notre peuple.
La décision de la Cour suprême est sans aucun doute douloureuse pour des milliers de familles haïtiennes et pour de nombreux enfants innocents. Pourtant, l’histoire nous enseigne que les grandes nations sont souvent forgées dans des moments d’adversité et d’incertitude. La République d’Haïti elle-même est née d’un courage extraordinaire, de sacrifices immenses et d’une détermination inébranlable de la part de nos héros et héroïnes fondateurs.
Peut-être ce moment difficile représente-t-il aussi une invitation, un appel solennel adressé aux Haïtiens du monde entier à redécouvrir notre force collective, à reconstruire nos institutions, à investir dans notre patrie et à reprendre la responsabilité ainsi que l’autonomie du leadership pour l’avenir de notre nation et de notre peuple. Aucun gouvernement étranger n’aimera Haïti davantage que les Haïtiens eux-mêmes. Le moment est venu pour nous de reconstruire notre pays.
Certes, les sociétés civiles et politiques haïtiennes font face à des défis considérables. La faiblesse des institutions, la fragmentation politique, l’insécurité et les difficultés économiques continuent de freiner le progrès national et l’épanouissement humain. Cependant, ces obstacles ne doivent pas devenir des excuses pour l’inaction ou la passivité. Au contraire, ils doivent nous pousser à travailler ensemble afin de reconstruire notre nation.
En tant qu’Haïtiens, nous devons nous rappeler que l’avenir d’Haïti et le destin de notre peuple ne seront pas ultimement décidés à Washington, New York, Ottawa, Paris ou Nairobi. Ils seront décidés par les Haïtiens qui choisissent de croire à nouveau en Haïti.
Celucien L. Joseph, PhD, est un éducateur, écrivain et théologien public haïtiano-américain. Il est professeur d’anglais et titulaire de la chaire dotée en American Studies à la Louisiana State University Shreveport (LSUS). Figure intellectuelle engagée sur les questions d’Haïti, de démocratie et de diaspora haïtienne, il est le fondateur de Hope for Today Outreach et un défenseur de la justice, des droits humains et de l’éducation.
The post Haïtiens : Nous devons reconstruire notre pays ! first appeared on Rezo Nòdwès.