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Aucun dirigeant d’Amérique latine ne jouit de l’influence dont disposent de nombreux artistes de reggaeton
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de CONNECTAS
Cet article a été rédigé par Grisha Vera pour CONNECTAS, puis republié et édité par Global Voices dans le cadre d’un accord médiatique.
Figurer en couverture du magazine Time est un exploit que très peu de personnalités publiques, quel que soit leur domaine, parviennent à réaliser ; a fortiori dans une langue autre que l’anglais et en tant qu’artiste issu d’un genre musical latino. C’est pourtant exactement ce qu’a réussi Bad Bunny en mars 2023. Un mois plus tôt, l’artiste portoricain avait été la tête d’affiche de la cérémonie d’ouverture des Grammy Awards.
Bad Bunny, « el conejo malo », a été l’artiste latino-américain qui a gagné le plus d’argent au monde en 2022 et s’est imposé comme l’artiste le plus écouté sur Spotify pendant trois années consécutives. Tout cela en chantant en espagnol et principalement du reggaeton.
Taylor swift bailando mientras Benito canta es lo que necesitas ver y no sabíaspic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) February 6, 2023
A ne pas manquer : Taylor Swift qui danse pendant que Benito chante pic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) 6 février 2023
Les critiques à l’encontre de ce genre urbain se sont multipliées depuis ses débuts, il y a plus de vingt ans. Certains estiment qu’il constitue un mauvais exemple pour les jeunes générations. Il s’agit pourtant d’un genre qui exerce une influence croissante sur divers aspects sociaux, tels que les rôles de genre ou la politique. De plus, sa présence — à l’instar de celle de nombreux artistes latino-américains — connaît une expansion indéniable dans d’autres régions.
Alors que la région latino-américaine perd de son poids économique et politique sur la scène internationale, elle conquiert le monde sur les planches. L’importance de cette expansion culturelle, qui passe souvent inaperçue, peut constituer une occasion en or de promouvoir les intérêts de la région à l’échelle mondiale.
Marco Antonio Chávez Aguayo, chercheur au Système universitaire virtuel de l’Université de Guadalajara, au Mexique, explique qu’au XXe siècle, avec l’essor de l’industrie, des enregistrements et d’autres rythmes, « le centre de gravité s’est déplacé de l’Europe vers les États-Unis. C’est ainsi que les productions américaines telles que la pop, le rap et le hip-hop ont commencé à dominer. Je pense qu’aujourd’hui – je ne sais pas s’il est trop tôt pour le dire – c’est nous, les Latinos, qui sommes le pôle d’attraction. »
Víctor Lenore, journaliste espagnol, a écrit en 2020 que Bad Bunny était le nouveau Bob Dylan. De nos jours, il constate une influence croissante de la culture populaire latino-américaine aux États-Unis et dans le monde en général. « Par exemple, en Espagne, il existe un préjugé colonial presque inconscient qui consiste à penser que ce qui vient d’Amérique latine n’est pas aussi important que ce qui vient de Londres, New York ou Los Angeles. Heureusement, les jeunes qui ont aujourd’hui 15, 25 ou 30 ans n’ont plus ce préjugé. Ils écoutent la musique latine de manière beaucoup plus naturelle, et c’est l’un des facteurs les plus déterminants. »
Il en va de même pour les artistes. Aujourd’hui, ils n’ont plus de préjugés et respectent leurs racines culturelles, explique Lenore. « Par exemple, Julio Iglesias, qui était un artiste extrêmement populaire, lorsqu’il a voulu conquérir le marché latino-américain, est parti s’installer à Los Angeles et a enregistré un album en anglais destiné au public américain. Cela avait déjà commencé à changer, il y avait des précédents très importants, notamment au Mexique, comme Luis Miguel et Juan Gabriel qui ont refusé d’enregistrer un album en anglais. »
Il cite une autre raison qui explique le succès du reggaeton : les réseaux sociaux. «L’industrie anglo-saxonne a toujours eu tendance à privilégier la promotion de ses propres artistes. Mais soudain, grâce à l’algorithme de YouTube qui s’appuie sur les morceaux écoutés, l’auditeur se voit proposer une autre chanson latino-américaine. Cela a joué un rôle fondamental dans ce changement de paradigme et dans le fait qu’aujourd’hui, les artistes latino-américains peuvent rivaliser avec les artistes anglo-saxons », a-t-il déclaré à CONNECTAS.
Depuis les pionniers du reggaeton à la fin des années 90 jusqu’au phénomène Bad Bunny, bien des choses ont changé, et aujourd’hui, les artistes vont même jusqu’à promouvoir des valeurs telles que le féminisme. Pour Chávez, également connu sous le nom de Dr. Reggaeton, cette évolution lui a permis de devenir l’une des figures centrales de la musique de ce siècle. « Les artistes « underground » comme ceux du «mainstream » ont fait du reggaetón un vecteur de messages qui vont précisément à l’encontre du machisme, du colonialisme et de bien d’autres choses. »
Dans un entretien avec CONNECTAS, Chávez souligne un autre changement : l’autonomisation des femmes. « Bichota (l’un des tubes de la chanteuse colombienne de reggaeton Karol G) vient du mot « bitch ». Cela signifie : « Je suis la meilleure bitch» ; « C’est moi la bitch » ; « C’est moi qui prends les décisions » ; « J’ai le contrôle sur mon corps, sur mes relations, sur mes émotions… » En d’autres termes, des expressions qu’on n’entendait pas aux débuts du reggaeton ni dans d’autres genres musicaux. »
Les collaborations entre artistes et le mélange des rythmes latinos constituent également des atouts majeurs de ce genre, ajoute le chercheur. « Toutes les chansons ne sont pas exclusivement du reggaeton ; beaucoup d’entre elles s’inspirent d’autres traditions rythmiques telles que la salsa, la cumbia, la samba, le tango, la bachata et le flamenco. » Ces mélanges permettent de mettre en valeur la diversité musicale de la région à l’échelle mondiale, tandis que les collaborations entre chanteurs leur permettent d’élargir leurs marchés.
De plus, Chávez souligne que le reggaeton est également produit en dehors du monde latino-américain. « J’ai entendu du bon reggaeton venant d’Inde, du Royaume-Uni, de France, d’Italie, de Pologne, de Finlande, de Corée, du Japon, de Chine, d’Australie… Bref, la liste est longue. » Les morceaux de sa sélection comportent au moins une phrase en espagnol et sont mélangés à des rythmes locaux.
Alors que les industries musicales de la région ne cessent de se développer à l’échelle mondiale, les questions qui intéressent l’Amérique latine restent très éloignées de l’agenda politique international. À l’heure actuelle, aucun dirigeant latino-américain ne jouit de l’influence dont bénéficient de nombreux artistes de reggaeton.
Eduardo Torres Arancivia, historien péruvien, explique que le débat politique sur les idéologies et leur rapport au pouvoir n’intéresse plus les jeunes autant qu’auparavant. « Mais l’art semble leur permettre de s’évader de cette réalité qui leur paraît si complexe ou si frustrante, car l’art est aussi une forme d’évasion. Par son effet cathartique, l’art crée un univers alternatif où il est possible de réaliser ce qui est hors de portée dans la réalité politique. »
Lenore ajoute que le problème du leadership politique est mondial. « Le fait est que les dirigeants politiques, les partis et les syndicats ont de moins en moins de pouvoir. Ils ne sont donc pas en mesure de changer grand-chose, et nous leur faisons donc moins confiance. »
Il fait également remarquer que les artistes, en revanche, exercent une grande influence en tant que figures de proue de la société. « Le reggaeton est critiqué parce qu’il promeut un mode de vie criminel, et c’est en partie vrai, mais d’un autre côté, comme le dit Daddy Yankee lui-même : avant que je ne chante, les jeunes de mon quartier voulaient devenir dealers ; depuis, tout le monde veut devenir chanteur. »
Il rappelle également comment Ricky Martin, Residente et Bad Bunny ont pris part aux manifestations de 2019 contre le gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló, après que des enregistrements audio ont révélé ses attitudes corrompues et homophobes. « Bad Bunny a accompli ce que je considère comme le plus grand acte politique possible : refuser de l’argent pour se joindre à une manifestation populaire. Il était en tournée en Europe, où il gagnait entre 500 000 et un million d’euros par concert, et il est revenu à San Juan pour soutenir ces manifestations populaires. »
Bad Bunny y Residente están encabezando las protestas en contra del gobernador de Puerto Rico. Su papel es fundamental en las revueltas. Vivimos tiempos en donde las manifestaciones no las encabezan sindicalistas, sino referentes culturales. Y esto no es ni mejor, ni peor. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) July 18, 2019
Bad Bunny et Residente sont à la tête des manifestations contre le gouverneur de Porto Rico. Leur rôle est essentiel dans ces soulèvements. Nous vivons à une époque où les manifestations ne sont plus menées par des syndicalistes, mais par des figures de la culture. Et ce n’est ni mieux ni pire. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) 18 juillet 2019
Pour Torres, il ne s’agit là que d’un cas particulier, car il explique que de nombreux artistes ne s’engagent pratiquement pas en politique, du moins au sens traditionnel du terme. Et même si cela est peut-être vrai, il existe bien d’autres moyens d’influencer le débat public, la perception du monde et la manière dont il peut être transformé, lorsqu’il s’agit de prendre position contre un dirigeant ou une idéologie en particulier.
Par exemple, Lenore trouve étrange que, dans les sociétés qui se font les porte-drapeaux de la lutte contre l’impérialisme, on ne comprenne pas le pouvoir anti-impérialiste du reggaeton. « Cette intuition et cet effort pour créer un rap festif, dansant et plus hédoniste constituent la démarche la plus anti-impérialiste qui soit, car cela revient en fait à rejeter les produits culturels que la puissance dominante tente de vous vendre. » Bad Bunny l’a clairement exprimé dans cette interview accordée à El País : il faut que tu brises cette idée que les gringos sont des dieux… Non, papi [«papa»].
Par ailleurs, les succès remportés par les Latinos dans d’autres secteurs des industries culturelles, comme Hollywood, sont certes très importants, mais ils ne sont pas comparables à l’influence qu’ont eue la musique populaire ou la littérature latino-américaine pendant les années de « boom » de la seconde moitié du XXe siècle.
Chávez se montre optimiste : « Je pense que tout cela peut servir de référence pour comprendre l’importance de l’élan que connaît actuellement le reggaeton, son rôle dans le regain d’intérêt suscité pour quelque chose qui nous est propre, qui n’est pas une création artificielle, mais bien quelque chose de très naturel. Il a commencé à mettre en valeur d’autres traditions qui nous appartiennent, notamment notre langue, notre façon de penser, de faire la fête, d’être. »
Écrit par: Viewcom04

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