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Dans une économie de petits boulots, les créatifs africains peinent à obtenir des revenus décents

today2026-04-09

Dans une économie de petits boulots, les créatifs africains peinent à obtenir des revenus décents
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Le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire

Initialement publié le Global Voices en Français

Image tirée de Freepik. Utilisation libre.

En moins d’une décennie, l’Afrique est devenue l’un des terrains de croissance les plus dynamiques de l’économie créative mondiale. Portés par une démographie jeune, une pénétration rapide du portable et une culture de production audiovisuelle et musicale que le monde entier consomme désormais, des milliers de créateurs numériques  émergent à Lagos, Accra, Dakar, Lomé ou Nairobi. Pourtant, un fossé économique s’installe entre la valeur de ce qui est généré et les revenus des créateurs.

Un marché en croissance, mais des créateurs à l’écart

Sur le continent, pour les 85 % de travailleurs africains relégués à l’informel, la gig economy, aussi appelée ‘l’économie des petits boulot’ représente le nouveau visage de la survie. Pour comprendre ce que vivent les créateurs numériques d’Afrique de l’Ouest, il faut mesurer l’écart entre ce qu’ils produisent et ce qu’ils en retirent. L’Africa Creator Economy Report 2.0, (Rapport sur l’économie des créateurs en Afrique) publié en janvier 2026 par Communiqué et TM Global lors de l’Africa Creators Summit de Lagos, pose le constat suivant: le marché de l’économie des créateurs africains est aujourd’hui évalué à 3 milliards de dollars américains, avec des projections à plus de 17 milliards de dollars américains d’ici 2030.

Le même rapport révèle que six créateurs africains sur dix gagnent moins de 100 dollars américains par mois pour leur travail numérique. Cinquante-quatre pour cent perçoivent moins de 62 dollars américains par mois. Il s’agit par ailleurs d’individus qui produisent les Afrobeats que la plateforme de musique Spotify propulse en tête des charts mondiaux, les visuels qui circulent sur Instagram jusqu’aux agences de tendances parisiennes, les contenus courts qui cartonnent sur TikTok avant d’être répliqués ailleurs sans attribution ni compensation.

Une seule casquette ne suffit plus

Kofi Dotse est un écrivain de voyage, créateur de contenu et producteur créatif basé au Ghana. Il a grandi à Accra en voulant être producteur, ce qu’il est devenu, tout comme créateur de contenu, monteur, négociateur commercial, et, depuis 2025, formateur.

Dans un épisode de son podcast Hors Script enregistré en anglais début 2026, il décrit avec précision le mécanisme qui l’a transformé:

Looking at the current ecosystem, you cannot appear to have just one hat, so a lot of creatives have had to take on several roles within the space.

Au vu de l’écosystème actuel, il semble impossible de se cantonner à une seule casquette ; c’est pourquoi de nombreux créatifs ont dû endosser plusieurs rôles au sein de ce milieu.

Ce modèle offre une réponse à des opportunités professionnelles qui exigent désormais la maîtrise de plusieurs compétences distinctes pour valider un profil.

Mais malgré l’accumulation de toutes ces compétences, les plateformes ne versent que des rémunérations algorithmiques imprévisibles et déconnectées de l’effort réel. Les marques locales, elles-mêmes sous pression budgétaire, cherchent également à obtenir un maximum pour le moins cher possible. En ce qui concerne les consommateurs, l’Africa Creator Economy Report documente que 78 % des jeunes Africains déclarent dépenser très peu pour les expériences culturelles numériques, non par désintérêt, mais par manque de pouvoir d’achat conséquent. La création circule donc librement mais ne se monétise pas à hauteur de sa diffusion. Les créateurs les plus stables tirent aujourd’hui 25 % de leurs revenus de produits numériques, de formations en ligne, de e-books et 14 % du merchandising, selon le même rapport. Ceci représente bien davantage que des paiements directs des plateformes comme Spotify ou YouTube

Par ailleurs, cette montée en compétences a un coût. Chaque heure passée à apprendre la gestion des droits ou la comptabilité est une heure soustraite à la création elle-même. La polyvalence fonctionne comme une taxe invisible prélevée sur le talent.  Elle épuise et pour la majorité de ceux qui n’y parviennent pas, elle installe une précarité permanente, sans contrat, et sans protection sociale.

Quand l’argent ne traverse pas les frontières

Stripe, une plateforme de service financier, est indisponible dans la quasi-totalité des pays d’Afrique subsaharienne francophone. La plate-forme de paiement PayPal est partiellement accessible, avec des restrictions sur les retraits. Pour un créateur basé à Cotonou, Dakar ou Lomé, encaisser un paiement d’un client américain ou européen relève d’un parcours d’obstacles que ses homologues de Berlin ou de Toronto n’imaginent même pas. Cette réalité constitue un point d’étranglement structurel qui annule, dans les faits, une part importante de l’accès au marché mondial.

Face à cette exclusion, des alternatives ont émergé, comme Selar, M-Pesa, Chipper Cash. Une publication du Nestuge Blog les détaille, avec leurs avantages réels et leurs limites. Ces outils sont devenus l’infrastructure réelle d’une économie que les systèmes officiels ont refusé de servir. Pour Douglas Kendyson, fondateur de Selar, il s’agit d’offrir un moyen digne et direct aux créateurs pour monétiser leur savoir-faire à l’échelle mondiale.  Selon une étude publiée dans l’International Journal of Advanced Scientific Research (Revue internationale de recherche scientifique avancée), les créateurs africains qui utilisent ces plateformes affichent des taux d’autonomie entrepreneuriale significativement supérieurs à ceux qui dépendent exclusivement des canaux occidentaux.

Au final, cette économie parallèle évolue en dehors de tout cadre institutionnel, palliant l’absence d’un écosystème structuré et viable. À l’image des réseaux commerciaux informels qui irriguent le continent par-delà les frontières nationales, elle trace sa propre voie là où l’État et le marché global ont échoué à bâtir des infrastructures de connexion. C’est une architecture de la nécessité, aussi résiliente que spontanée.

Données culturelles, profits ailleurs

Une cartographie de la chaîne d’approvisionnement des données africaines révèle que des milliers de travailleurs, principalement en Afrique subsaharienne, filtrent des contenus traumatisants, annotant des jeux de données pour entraîner les intelligences artificielles des grandes plateformes, et contribuent à des systèmes qui ne leur reconnaissent aucun droit. Les auteurs utilisent le terme d’ ‘apartheid numérique’ pour décrire une architecture où l’accès aux outils, aux marchés et à la rémunération reste structurellement inégal selon la géographie.

L’IA générative a ajouté une nouvelle couche d’ironie au tableau. Des initiatives comme Waxal, lancée par Google pour documenter des langues africaines, sollicitent des milliers de contributeurs africains. Mais le piège est structurel car une fois la machine nourrie de ces données open source, elle génère des contenus qui circulent et se monétisent sans que les gardiens originels de la langue n’en perçoivent le moindre dividende. C’est le passage d’une inclusion numérique à un nouvel extractivisme culturel.

La réalité, documentée dans une étude intitulée Data Flows and Colonial Regimes in Africa: A Critical Analysis of the Colonial Futurities Embedded in AI Recommendation Algorithms in Africa ( Flux de données et régimes coloniaux en Afrique : une analyse critique des perspectives coloniales inhérentes aux algorithmes de recommandation basés sur l’IA en Afrique ) montre que ces mêmes modèles servent ensuite à générer des contenus culturels africains — avatars, musiques, visuels qui concurrencent directement les créateurs humains dont le travail a constitué la matière première. Le circuit est fermé car la valeur circule dans un seul sens.

Le cas de Shudu Gram est exemplaire: cette mannequin entièrement numérique, dont l’esthétique reproduit celle d’une femme noire sud-africaine, a été créée et commercialisée par un photographe britannique blanc. Elle a capté des budgets publicitaires substantiels en imitant une culture dont elle ne partage aucune origine.

Construire à côté du système

Sedo Tossou, créatif Béninois, a fondé Sedo+, une plateforme de streaming africaine, sans levée de fonds auprès d’investisseurs extérieurs. Dans un secteur obsédé par les métriques de croissance, ce choix est en réalité une position politique. Dans un entretien accordé au podcast Hors Script et lors d’une table ronde à Lomé, il en explicite la logique avec une clarté qui dérange les récits dominants de la tech africaine:

Si tu n’as pas le pouvoir de l’argent, il faut que tu développes le pouvoir de la communauté. Le capital étranger cherche rarement à financer les récits africains et cherche à en contrôler le cadre. Cette distinction est fondamentale.

Son diagnostic sur l’écosystème porte sur la structure, notamment la rigueur contractuelle, la maîtrise des droits, la capacité institutionnelle à protéger ce qu’on crée. Cette structure se construit souvent contre un environnement qui décourage l’informalité sans offrir de véritable passerelle vers le secteur formel. Au cœur de cette mutation, les spécialistes de l’éducation par le divertissement occupent désormais une place stratégique. Leur succès repose sur la capacité à hybrider le savoir et le récit pour protéger leur valeur, la rendant illisible aux yeux d’un marché qui cherche pourtant à tout prix à la quantifier.

Qui captera les 17 milliards de dollars en 2030?

En 2020, une étude de l’agence allemande de développement, la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) intitulée La gouvernance de l’économie de plateforme dans les pays en développement et émergents soulignait déjà l’absence d’un cadre réglementaire africain robuste. Faute de régulation sur les données, le droit du travail numérique et la fiscalité, la valeur générée sur le continent risque structurellement d’être captée par des acteurs extérieurs. Trois ans plus tard, en 2023, une étude des professeurs Tom Kwanya et Kutoma J. Wakunuma sur la régulation des plateformes au Kenya montre que même dans les pays les plus avancés sur ce terrain, le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire.

Trois chantiers sont régulièrement identifiés comme non négociables par les acteurs du secteur. D’abord, une souveraineté des données culturelles car lorsque du contenu africain sert à entraîner des modèles d’IA, les créateurs originaux doivent être identifiés, tracés, rémunérés. Ensuite, une protection des travailleurs du clic puisque la modération de contenu est un travail qui mérite un salaire décent, une couverture sociale, une reconnaissance légale, pas un accord de sous-traitance dissimulé derrière trois couches de prestataires. Enfin, une équité salariale internationale en ce qui concerne le différentiel géographique de rémunération est un choix structurel.

Sans ces trois changements en profondeur, les créatifs africains continueront de voir le fruit de leur travail leur échapper au profit d’autres acteurs non-africains.

Ce reportage a été soutenu par Africa No Filter dans le cadre du Work Reimagined Storylab.

Écrit par: Viewcom04

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