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Un roman dit ce que le journalisme contourne: “Le Sang du Pouvoir” du togolais Hubert Kolani plonge dans les abysses du pouvoir africain

today2026-04-03

Un roman dit ce que le journalisme contourne: “Le Sang du Pouvoir” du togolais Hubert Kolani plonge dans les abysses du pouvoir africain
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Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache.

Initialement publié le Global Voices en Français

Photo de Hubert Kolani, utilisée avec permission

Dans un monde où la liberté d’expression est menacée, la parole critique se fait rare. Et quand les journalistes et essayistes s’exposent à des risques réels en abordant les arcanes du pouvoir, la fiction devient une solution alternative.

C’est le pari qu’a fait Hubert Kolani, juriste de formation et jeune écrivain togolais dans sa première œuvre, Le Sang du Pouvoir. Dans ce roman, il explore sans détour les rouages inquiétants de la politique africaine qu’il nomme la « Dark-politique » : les luttes d’influence, les sacrifices humains, et les liens troubles entre pouvoir et spiritualité.

L’auteur revendique le roman comme un espace de liberté où des vérités inavouables s’incarnent dans des personnages de fiction. Premier tome d’une série, Le Sang du Pouvoir est centré sur une figure féminine forte et complexe qui refuse pourtant le misérabilisme trop souvent accolé aux récits africains, comme il l’explique à Global Voices.

Jean Sovon (JS): Pourquoi faire le choix du roman pour parler du pouvoir politique en Afrique?

Hubert Kolani (HK): Je pense que le roman reste un excellent moyen de parler de sujets aussi sensibles que le pouvoir politique en Afrique. Il laisse à l’auteur une liberté de parole que l’essai ou le journalisme ne donnent pas. Je peux dire que la fiction est pour beaucoup d’auteurs un bouclier. Elle permet de dire des vérités sans désigner nommément des acteurs et de raconter des réalités que les gens vivent sans oser forcément les formuler. Le romancier est dans ce cadre-là, un peu plus protégé. Le journaliste doit quant à lui toujours se référer à des faits vérifiables. L’essayiste doit prendre clairement position sur son sujet. Le roman fait appel à des personnages imaginaires dont les douleurs, les peurs, les aventures sont pourtant bien réelles. La fiction permet d’aller là où ni le journaliste ni l’essayiste ne peuvent aller, surtout lorsque qu’on essaie de décrire le côté un peu sombre du pouvoir politique en Afrique, sujet alambiqué dont le roman peut plus facilement capter la complexité.

JS: Votre livre dit-il des choses qu’un autre format n’aurait pas pu dire ?

HK : Oui, absolument. Et c’est pour cette raison en particulier que j’ai choisi de devenir romancier. Parler de sujets politiques sous certains cieux c’est se dessiner une cible dans le dos. Dans nos sociétés africaines, la parole publique est souvent surveillée, canalisée. Un journaliste qui enquête sur les arcanes du pouvoir prend des risques, un essayiste qui parle de ce genre de sujets peut se voir censurer. Le roman reste une histoire qui peut être lue et discutée sans que personne ne soit directement mis en cause. Ce que la parole contrainte a empêché de dire hier, la fiction peut le dire aujourd’hui.

En image, Hubert Kolani : Photo utilisée avec permission

JS  : Quelles sont les thématiques abordées dans votre roman ?

HK : Au-delà, des intrigues politiques, des amitiés brisées et des choix déchirants, vous trouverez dans ce roman la résilience féminine. C’est un clin d’œil à la femme africaine, forte et déterminée capable de surmonter les pires épreuves pour sauver sa vie et celle de sa famille. Je parle aussi du mysticisme dans sa forme la plus noire et la plus horrible. Il s’agit d’une réalité vécue, et très souvent tue, et loin d’un folklore pittoresque. Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache. J’ai abordé également l’amour, un puissant amour maternel et un fort amour charnel. Que serions-nous dans ce monde de brutes sans un peu d’amour ?

JS : Votre génération perçoit-elle le pouvoir politique différemment de celle qui l’a précédée ?

HK : Ma génération s’intéresse déjà bien plus au sujet politique et le conçoit dans une approche bien différente de la génération passée. La génération de nos pères a longtemps pensé la politique comme une affaire de fidélité communautaire. Ils ont grandi dans un système où la parole critique se faisait rare et où le silence était une forme de protection. Notre génération, grâce à l’avènement d’internet et des réseaux sociaux voit ce qui se passe ailleurs, compare et questionne et n’est plus dans l’acceptation silencieuse. Dans ce roman, je définis la politique de deux manières: concrètement en terme d’organisation de la société et de recherche de l’intérêt commun, et de façon plus abstraite, en y décrivant les luttes d’influence, les douleurs, les sacrifices, les peurs, et les liens que la politique a avec la spiritualité en Afrique. En un mot: la Dark-politique: ce sujet est souvent évoqué tel des murmures dans des vases clos, j’ai voulu à travers cette œuvre , m’en faire l’écho.

JS: Quel portrait tirez-vous de l’Afrique?

HK : Beaucoup font l’erreur de ne décrire à propos de l’Afrique que du misérabilisme, des crises, du sous-développement, de la pauvreté, du pessimisme, de la noirceur. Ces maux, certes, minent le quotidien de la plupart des Africains, mais notre génération rêve d’une Afrique nouvelle, riche et prospère. Une Afrique dans laquelle chaque Africain pourra vivre ses rêves – un rêve qui ne soit pas une vie en Occident, fusse-t-elle médiocre. J’évite donc de décrire cette Afrique pauvre et enrhumée de douleur. Je reste convaincu que l’Afrique est un continent de vie. C’est pour cela qu’à travers cette œuvre, vous découvrirez des personnages qui rient, qui aiment, qui doutent, qui rêvent. Vous y trouverez des familles, des amitiés, de la complicité, de l’amour. La dame de fer qui donne son titre à ce premier tome n’est pas seulement une figure de force et de détermination, c’est une femme avec ses fragilités, ses blessures, ses contradictions. A travers elle, je montre également que le pouvoir ne transforme pas forcément en monstres ceux qui le détiennent comme beaucoup le pensent, mais plutôt que le pouvoir fait naître en certains de ceux qui l’exercent, de nouvelles personnes perverties par des systèmes. J’ai toujours voulu être cet écrivain qui cherche à comprendre avant de juger, qui veut montrer la complexité avant de condamner.

JS : Votre roman a-t-il ambition de changer les lectrices et lecteurs? 

HK : Si ce roman a vocation à changer une chose dans l’esprit des lecteurs, c’est tout d’abord leur mentalité ; notre façon à nous tous de concevoir la politique. L’ouvrage n’a pas vocation à donner de leçon mais de transformer notre société pour la rendre plus juste, plus libre, plus fraternelle. La Dark-politique est un univers de violence, de massacres, de tueries, de peines et de douleurs mais en même temps, le lecteur y trouve les aspirations enfouies d’un homme profondément amoureux de l’Afrique. Ce livre espère toucher les cœurs pour que tous ensemble nous essayons de redonner un peu d’humanité au paysage politique en général et africain en particulier. La politique doit rester un débat d’idées dans la construction du destin collectif.  Il s’agit donc d’un livre qui décrit la réalité crue du pouvoir, le côté sombre de la politique africaine, dans un univers romanesque enivrant et haletant. Une merveilleuse histoire qui tient en haleine de la première à la dernière page. Le roman invite à la réflexion, au débat et peut-être à une forme de guérison par la parole.

Quelqu’un m’a dit un jour que “le pouvoir se paie toujours d’un prix”, “Qu’on ne fait pas de la politique pour aller au paradis”: que chacun y comprenne ce qu’il peut. Pour moi, Le sang du pouvoir reste simplement une histoire, et à chacun d’y trouver sa propre vérité.

 

Écrit par: Viewcom04

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