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« L’identité n’est jamais définitive. Elle est complexe et en constante évolution » : entretien avec Soraya Sharghi, artiste irano-américaine

today2026-02-13

« L'identité n'est jamais définitive. Elle est complexe et en constante évolution » : entretien avec Soraya Sharghi, artiste irano-américaine
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L’histoire de Soraya Sharghi est un dialogue incessant entre discipline et rébellion

Initialement publié le Global Voices en Français

Painting by Soraya Sharghi: Rising with the Song of Nymphs, 2021, Acrylic on Canvas, 60 x 93 in [152,4 x 236,2 cm]. Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « Rising with the Song of Nymphs » (S’élever avec le Chant des Nymphes), 2021. Acrylique sur toile, 152,4 x 236,2 cm (60 x 93 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Lors de sa dernière exposition, « Sculpture and Painting » (Sculpture et Peinture), organisée au 24 avenue Matignon à Paris à l’occasion de la semaine Art Basel en octobre 2025 [fr], l’artiste irano-américaine Soraya Sharghi a regroupé ses dernières œuvres en bronze, en céramique ainsi que ses peintures au sein d’un environnement immersif unique.

À travers cette œuvre, Soraya Sharghi dévoile un univers lumineux où se côtoient mythologie, mémoire et matière. Grâce à des figures hybrides, semblant jaillir du feu et de la couleur, elle aborde la féminité, non pas comme une muse, mais comme une force créatrice. Des œuvres telles que « Rising with the Song of Nymphs » (S’élever avec le Chant des Nymphes) et sa série de figures protectrices en céramique, façonnées à la main, tissent un lien entre peinture et sculpture, où le mythe est revisité comme un langage de survie et de renaissance.

Née en 1988 à Téhéran, et désormais installée à New York, Soraya Sharghi a suivi des études au San Francisco Art Institute, au cours desquelles elle s’est lancée dans la peinture, la sculpture et la création de montages artistiques. Enfant, elle imaginait des histoires complexes et des personnages fictifs pour sa petite sœur, récits dont elle s’inspire aujourd’hui pour créer son univers visuel. « L’imagination est naturelle chez les enfants, dit-elle, et je me suis attachée à ne jamais la perdre. Elle influence encore aujourd’hui ma façon de travailler. »

Soraya Sharghi Working on her Bronze Sculpture in China, 2025. Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi à l’œuvre sur sa sculpture en bronze en Chine, 2025. Photographie de Lei Jianzhong, reproduite avec autorisation.

Son art, explique-t-elle, est une forme de reconquête et de défense : « Ayant grandi en Iran, l’imagination est devenue mon refuge. Le surréalisme était plus qu’une influence artistique, c’était un moyen de surmonter la réalité. » Dans son vocabulaire visuel, le mythe devient un récit autobiographique ; chaque héroïne hybride est une figure protectrice de la résilience, façonnée par les restrictions, l’évolution et la lutte permanente pour affirmer sa féminité.

Le cheminement de Soraya Sharghi témoigne d’un dialogue constant entre discipline et rébellion. Ses textures complexes, sa palette chromatique lumineuse et ses compositions très travaillées font écho, sur le plan spirituel, à la création figurative riche en émotions d’artistes telles que Niki de Saint Phalle, Hayv Kahraman et Emma Talbot, lesquelles intègrent également le mythe, les motifs structurels et la subjectivité féminine dans leurs récits contemporains. Pourtant, la voix de Soraya Sharghi demeure indéniablement la sienne : résolument personnelle, ancrée dans l’intellect et imprégnée de spiritualité.

Rising Nymphs, 2025, Painted on glazed porcelain, high-fired at 1280°C. 37 x 34 x 34 cm. Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « Rising Nymphs » (Nymphes émergentes), 2025. Peint sur de la porcelaine émaillée, cuite à haute température à 1280 °C. 37 x 34 x 34 cm (14,57 x 13,39 x 13,39 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

Évoquant son approche multi-matière, Soraya Sharghi confie : « Chaque matériau possède sa propre énergie et m’apprend quelque chose de nouveau… Ensemble, ils dessinent la carte de mon évolution spirituelle. » Lors de cet entretien avec Global Voices, elle nous livre ses réflexions sur l’imagination, l’hybridité, la création de mythes, la politique et la poétique du corps féminin, ainsi que l’alchimie de l’argile, du feu et de la couleur continuant à façonner son univers, sans cesse en expansion.

Quelques extraits de cet entretien :

Omid Memarian (OM) : Vous décrivez souvent votre art comme la continuation des mondes imaginaires que vous avez créés durant votre enfance. Pourriez-vous nous parler de vos premières expériences en Iran, des raisons qui vous ont poussée vers la narration et l’expression visuelle, et de l’influence de ces moments précoces sur votre univers créatif aujourd’hui ?

Soraya Sharghi (SS) : Enfant, j’ai passé mon temps à inventer des univers. Je donnais vie à des personnages imaginaires et racontais des histoires à ma petite sœur, avec tant de réalisme, qu’elle les croyait vraies. À bien des égards, je suis restée la même personne, à ceci près que je maîtrise désormais davantage d’outils et de langages permettant d’exprimer ces idées. L’imagination est innée chez les enfants, et je me suis attachée à ne jamais perdre cette facette de ma personnalité. Elle guide encore aujourd’hui ma manière de travailler.

Quand j’ai découvert les arts visuels, ce fut pour moi le moyen le plus sûr de m’exprimer sans être totalement comprise. Je pouvais coder mes sentiments et mes histoires, sous forme de symboles et de gestes, en communiquant par des images plutôt que par des mots.

Ayant grandi en Iran, au sein d’une culture dans laquelle on disait souvent aux filles comment elles devaient s’habiller, parler ou rêver, l’imagination est devenue mon refuge. Le surréalisme n’était pas seulement une influence artistique, c’était une façon d’échapper à la réalité.

Soraya Sharghi, ‘Out of Realm,’ 2017. Acrylic on canvas, 137.16 × 137.16 cm (54 x 54 in). Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « Out of Realm » (En dehors du Réel), 2017. Acrylique sur toile, 137,16 × 137,16 cm (54 x 54 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : En quoi votre expérience, au San Francisco Art Institute, a-t-elle influencé ou transformé votre démarche artistique ? Avec le recul, après des années consacrées à l’exploration personnelle, que feriez-vous différemment aujourd’hui ?

SS : Mes études au San Francisco Art Institute m’ont ouvert les yeux sur moi-même. C’était la première fois que quelqu’un me posait des questions telles que « Qui es-tu ? Comment s’est passée ton enfance ? ». J’ai alors dû me définir au-delà de la géographie, de la langue et des attentes. Ce processus m’a conduit à observer ma culture avec un regard neuf, à prendre du recul par rapport à sa poésie, ses lieux et ses complexités, et à la redécouvrir avec une curiosité renouvelée.

Au San Francisco Art Institute, on me connaissait pour mon ambition. Même lorsque les devoirs étaient simples, je cherchais à repousser les limites du possible en expérimentant des formes complexes, en mélangeant les matériaux et en exigeant toujours plus de moi-même. J’ai exploré simultanément la peinture, la sculpture et la composition artistique, sans savoir encore de quelle manière elles allaient fusionner. Cet esprit expérimental continue aujourd’hui encore de nourrir ma créativité.

À cette époque, je me suis mise à explorer le corps féminin dans mon travail, non pas comme un sujet de nudité ou de provocation, mais comme un espace d’émotion et de guérison. Il s’agissait de retrouver une présence et une voix, de transformer les expériences de restriction en liberté. Mon art est devenu un processus de cicatrisation et de découverte de soi, un moyen de convertir le silence en puissance.

Soraya Sharghi, ‘The Resolution of Eve (Eve 15),’ 2020. Acrylic on canvas, 198.12 × 114.30 cm (78 x 45 in). Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « The Resolution of Eve (Eve 15) » (La Détermination d’Eve), 2020. Acrylique sur toile, 198,12 × 114,30 cm (78 x 45 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : Votre travail oscille librement entre peinture, dessin, sculpture et céramique. Comment cette transition vers différents supports a-t-elle commencé, et quelles nouvelles perspectives vous ont-ils ouvertes en termes de forme, de narration et de résonance spirituelle ?

SS : J’ai été élevée dans un environnement très restrictif, c’est pourquoi je m’y rebelle naturellement. Traverser les frontières entre les moyens d’expression, c’est comme voyager entre deux mondes, c’est un acte de liberté. Chaque matériau est porteur d’énergie et m’apprend quelque chose de nouveau.

L’argile m’a enseignée la patience et le lâcher-prise. On ne peut pas contrôler le feu ; c’est lui qui décide ce qui survit. Travailler l’argile m’a appris que la perfection est fragile et que la destruction peut aussi être source de beauté. La peinture, en revanche, c’est comme se regarder en face ; elle exige de l’honnêteté. Je suis convaincue qu’un peintre talentueux est capable de tout, car la peinture vous apprend à voir et à écouter en profondeur.

Quand je sculpte, je raisonne comme un peintre. Je me sers des glaçures comme des pigments, les superposant comme si je peignais à l’aide du feu. J’adore transgresser les règles ; les chimistes pourraient me dire ce qu’il ne faut pas faire, je le ferais quand même, préférant mon intuition aux formules. Ce sont ces tensions entre discipline et rébellion qui insufflent la vie à mon travail.

Chaque matériau exprime une émotion différente ; ensemble, ils forment une représentation de mon évolution spirituelle.

Soraya Sharghi, ‘The Thinker,’ 2023-2024, Acrylic on canvas, 226.6 x 183 cm (89.21 × 72.05 in). Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « The Thinker » (Le Penseur), 2023-2024, acrylique sur toile, 226,6 x 183 cm (89,21 × 72,05 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : Vous avez séjourné plusieurs mois en Chine cette année, et vous avez approfondi vos connaissances en céramique en expérimentant différents procédés et influences interculturelles. En quoi ce contexte a-t-il façonné votre compréhension de l’argile et de l’artisanat ?

SS : À mon arrivée à Jingdezhen, en Chine, l’ancienne ville de la porcelaine, j’étais submergée par diverses émotions, d’autant plus que la guerre et les troubles faisaient rage en Iran. J’ai passé mes premières semaines dans le silence, laissant mes mains s’exprimer à travers l’argile. Les textures rugueuses et brutes de mes figures féminines reflétaient directement cet état d’esprit, façonnant, modelant, presque sculptant mes émotions jusqu’à leur donner forme.

La ville de Jingdezhen fut pour moi une révélation. Elle respire l’argile ; chaque famille, chaque rue est imprégnée de cette énergie créatrice. Les habitants y font preuve d’une grande humilité et d’un dévouement sans faille à leur art. Chaque artisan maîtrise chaque geste à la perfection ; c’est une expérience profondément spirituelle.

Ce n’était pas seulement une question d’apprentissage technique, mais aussi celle de prêter attention à l’argile, au silence, au rythme de la création. En Chine, j’ai appris à prendre mon temps, à me laisser guider par la matière. L’énergie des gens, pure, généreuse, terre-à-terre, m’a rappelée que la maîtrise n’est pas une question de contrôle, mais d’harmonie.

‘I,’ 2025. Bronze. Soraya Sharghi: ‘A material I've long dreamed of working with for its permanence, weight, and history. This sculpture is called ‘I,’ a self-portrait in many forms, holding all the characters, emotions, and imagined beings that live inside me. An archive of inner voice, forged in fire.’

« I », 2025. Bronze. Soraya Sharghi : « Un matériau que je rêvais depuis longtemps de travailler pour sa permanence, son poids et son histoire. Cette sculpture porte le nom de « I », autoportrait sous de multiples formes, incarnant tous les personnages, toutes les émotions et tous les êtres imaginaires que je porte en moi. Une archive de ma voix intérieure, forgée dans le feu. » Photographie de Lei Jianzhong, reproduite avec autorisation.

OM : Vos œuvres dépeignent des figures féminines hybrides mêlant des attributs humains, animaliers et mythologiques. Comment êtes-vous tombée sur ce langage visuel, poétique et mythologique, et comment reflète-t-il votre expérience de vie en tant que femme iranienne naviguant entre plusieurs mondes ?

SS : La mythologie me touche depuis toujours. J’ai grandi en Iran où les mythes sont omniprésents : histoires d’anges, de héros et de dieux, qui façonnent notre vision du monde. Cependant, en tant que femme, j’ai toujours été conditionnée sur le rôle que je devais jouer dans ces récits. J’ai donc entrepris de les réécrire.

Mes personnages sont des mythes issus de mon imagination, des gardiens hybrides dont le rôle est de protéger, de transformer et d’évoluer. Ils incarnent souvent beauté et souffrance à la fois, car la survie est ainsi faite. En grandissant, j’ai appris à changer d’apparence afin de m’adapter, de me dissimuler, de survivre. Cette métamorphose est devenue mon langage visuel.

L’Iran est un pays surréaliste, un lieu de contradictions où coexistent rêves et entraves. Mon travail canalise ce paradoxe, donnant naissance à de nouveaux êtres qui n’appartiennent à aucune nation ni à aucune époque. Ils incarnent toutes les femmes ayant dû revêtir de multiples identités afin de pouvoir exister librement.

She holds, she continues, 2025, Painted on glazed porcelain, High-fired at 1280°C. Photo courtesy of the artist. Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « She holds, she continues » (Elle s’accroche, elle persévère) 2025. Peint sur de la porcelaine émaillée, cuite à haute température à 1280 °C. 37 x 34 x 34 cm (14,57 x 13,39 x 13,39 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : Vos dernières œuvres en céramique sont une réinterprétation de la Sofal-e Berjasteh, ancienne technique persane de la poterie émaillée en relief. Comment avez-vous fait pour faire revivre et transformer cette technique et l’adapter à votre propre méthode ?

SS : En céramique, j’explore plusieurs techniques différentes. L’une d’elles s’inspire du Sofal-e Berjasteh, un procédé complètement nouveau et distinct de mes autres créations en argile. Une autre concerne mes sculptures, des têtes et des torses féminins modelés à la main, sur lesquels je laisse apparentes les textures rugueuses et mes empreintes digitales. J’expérimente également la peinture sur des vases et des objets, à l’aide de glaçures semblables à des aquarelles, afin d’obtenir des surfaces fluides et stratifiées. Chaque méthode engage un dialogue différent entre la tradition, le corps et les émotions.

Quelques années auparavant, à Ispahan, j’avais découvert de simples tasses en céramique anciennes qui m’étaient, enfant, familières, mais auxquelles je n’avais jamais vraiment prêté attention. Cette fois-ci, elles m’ont captivée. Je me suis passionnée pour leur glaçure en relief, « Sofal-e Berjasteh », et j’ai imaginé transposer mes peintures à travers cet artisanat ancestral. Depuis lors, je nourrissais le rêve de créer une telle œuvre, et j’ai fini par y parvenir.

J’ai peint avec des émaux aux couleurs façon mosaïque, construisant l’image à partir de formes, entièrement à la main, et la création de cette œuvre m’a procuré un pur bonheur.

L’argile se souvient de votre toucher ; elle retient votre présence longtemps après votre départ. Les craquelures, les marques de pression, voire les morceaux cassés, tout cela fait partie intégrante de l’histoire. Travailler l’argile, c’est comme travailler la vie elle-même : vous la modelez, elle résiste, et ensemble, vous donnez naissance à quelque chose de nouveau.

Soraya Sharghi, ‘The Story of a Triumph,’ 2020. Acrylic on canvas, 121.92 × 187.96 cm (48 x 74 in). Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « The Story of a Triumph » (L’histoire d’un Triomphe), 2020. Acrylique sur toile, 121,92 × 187,96 cm (48 x 74 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : Votre dernière exposition présente des sculptures en céramiques gigantesques et des visages façonnés à la main, semblant surgir du feu et lui survivre. Que représente pour vous cette nouvelle série d’œuvres à travers le prisme du courage, de la vulnérabilité et du risque créatif ?

SS : Cette série d’œuvres a vu le jour grâce au feu. L’argile ne peut trouver sa force autrement qu’en étant cuite. Ce processus reflète mon propre parcours en tant que femme et artiste, confrontée au stress, à la déception et à la transformation jusqu’à ce que quelque chose de nouveau émerge.

Ces sculptures incarnent une volonté de survivre. Ce sont des esprits jaillissant de la destruction et continuant à célébrer la vie. Chaque craquelure ou coulée de glaçure témoigne de leur résistance. Je les vois comme des autoportraits de résilience, vulnérables, mais indestructibles.

Créer ces œuvres m’a demandé beaucoup de courage, car j’ai dû lâcher prise et faire confiance aux éléments. Le feu est devenu mon collaborateur. Il mettait à l’épreuve ma patience, mon ego, mon sens de la perfection. Ce qui restait après la cuisson, c’était l’essence, la vérité dépouillée de toute prétention. C’est le thème de cette série : renaître, non pas intact, mais régénéré.

Soraya Sharghi, ‘Rise of the Rainbow From the Marsh’ 2022. Acrylic on canvas, 139.7 x 223.52 cm (55 x 88 in). Photo courtesy of the artist.

Soraya Sharghi, « Rise of the Rainbow From the Marsh » (Naissance de l’Arc-en-ciel depuis le Marais), 2022. Acrylique sur toile, 139,7 x 223,52 cm (55 x 88 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.

OM : À travers « Rising with the Song of Nymphs » (2022), mémoire, mythe et enfance se confondent dans un tableau cosmique. Comment cette œuvre a-t-elle évolué, et que révèle son lien avec « Ode : Intimations of Immortality » (Ode : Prémonitions d’Immortalité) de William Wordsworth au sujet de votre relation au temps, à l’imagination et à la renaissance ?

SS : « Rising with the Song of Nymphs » évoque le souvenir du langage de l’âme. Lorsque j’ai lu « Ode : Intimations of Immortality » de William Wordsworth, je me suis sentie profondément connectée avec son idée selon laquelle l’enfance constitue un souvenir sacré, un lieu où nous avons autrefois clairement perçu le divin, pour ensuite l’oublier.

L’idée de cette peinture vient en fait d’un ancien jeu traditionnel iranien que je pratiquais enfant. Dans ce jeu, les enfants formaient un cercle tandis qu’une fille était assise au milieu, feignant souvent de pleurer, et les autres lui chantaient une chanson pour qu’elle se lève et rejoigne le groupe. Ce jeu existe sous de nombreuses variantes locales dans tout l’Iran et remonte à d’anciens rituels et traditions théâtrales, à mi-chemin entre le jeu et la mise en scène symbolique des émotions, de la séparation et des retrouvailles. Le cercle représente la communauté ; la figure centrale incarne le désir, la perte ou la transformation; et lorsqu’elle se lève enfin, c’est un moment de guérison et de renaissance.

Longtemps après avoir réalisé cette peinture, j’ai découvert le poème de William Wordsworth, et il m’a profondément touchée. Il exprimait exactement ce que la peinture m’avait déjà révélée : l’imagination est un pont qui nous relie à cette connexion divine et primitive que nous ressentions autrefois dans notre enfance.

À travers cette œuvre, les Nymphes incarnent à la fois l’innocence et la sagesse ; elles surgissent de la mémoire telles des gardiennes de la lumière. Le tableau s’est transformé en un dialogue entre mon être passé et mon être présent, entre le mythe et la renaissance.

Certaines des céramiques, présentées lors de l’exposition, s’inscrivent dans cette même veine ; leurs surfaces peintes s’inspirent de « Rising with the Song of Nymphs », dont elles reprennent l’imagerie et le rythme sous une nouvelle forme matérielle. Grâce à l’argile et au feu, ces visions deviennent tangibles, comme si des fragments du tableau trouvaient une seconde vie dans l’espace tridimensionnel.

Soraya Sharghi dans son atelier à New York, travaillant sur « Rise of the Rainbow from the Marsh » (Naissance de l’Arc-en-ciel depuis le Marais), 2023. Photographie reproduite avec autorisation.

OM : À travers l’oeuvre, « She Holds, She Continues » (2025), le personnage apparaît à la fois comme protecteur et créateur. Comment évoque-t-elle la persévérance, la transformation et la féminité dans sa dimension créatrice ?

SS : Dans « She Holds, She Continues », la figure féminine ne se montre pas passive ; elle est la source. Elle porte le poids de la création et la tendresse des soins apportés. Son geste est à la fois une étreinte et un acte de pouvoir.

L’imagerie et les personnages ont évolué depuis « Rising with the Song of Nymphs », où des jeunes filles se tiennent par la main en cercle, symbolisant l’unité, la renaissance et la force féminine. Aujourd’hui, ces thèmes se déclinent sous une nouvelle forme grâce à une technique céramique que je viens de mettre au point. Cette technique consiste à assembler des milliers de petits éléments façonnés à la main, chacun ressemblant à un coup de pinceau, une cellule ou un battement de cœur, et qui se fondent pour donner vie à une surface vibrante.

Le déclic initial m’est venu de la tradition persane, Naghsh-e Berjasteh, technique de gravure en relief, que j’ai transposée dans mon propre univers. Si je me suis inspirée du relief et de la texture stratifiée, la technique et le langage visuel sont nouveaux.

Au cours de ce processus, les silhouettes se relèvent, transformées par le feu, tout en restant reliées par l’effleurement. L’œuvre évoque la force génératrice du féminin, comment la création poursuit son œuvre silencieusement et avec puissance à travers la répétition, l’attention et la persévérance.

Écrit par: Viewcom04

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