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Regina Assumpta : au-delà de la démolition, le défi de l’ordre urbain

today2026-08-09

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Par Marc-Dalème ACCEUS

La controverse entourant la démolition d’une partie du Collège Regina Assumpta, au Cap-Haïtien, révèle un problème beaucoup plus profond que le sort d’une école prestigieuse. Elle nous oblige à regarder en face des décennies de laisser-faire dans l’aménagement de nos villes et à nous demander comment restaurer l’autorité publique sans faire de la démolition une politique d’urbanisme.

Une école qui appartient à la mémoire du Cap

Au Cap-Haïtien, Regina Assumpta n’est pas une école comme les autres. Son nom évoque plusieurs générations d’élèves, une tradition d’excellence et une partie importante de la mémoire éducative de la ville. Des familles y ont envoyé leurs enfants, des femmes qui occupent aujourd’hui différentes responsabilités dans la société y ont été formées et, au fil du temps, l’établissement a dépassé sa simple fonction scolaire pour devenir un repère dans le paysage capois. Il est donc parfaitement compréhensible que la perspective de voir démolir une partie de ses installations suscite de l’émotion, de l’indignation et même un sentiment de perte. Lorsqu’un bâtiment appartient depuis longtemps au paysage d’une ville, on finit presque par oublier qu’avant d’être un symbole, il occupe aussi un espace physique soumis aux contraintes de cette ville.

Or, derrière les murs de Regina Assumpta se trouve aujourd’hui un élément beaucoup moins prestigieux, mais tout aussi important : un canal. Selon les arguments avancés par les autorités, une partie des installations du collège empiéterait sur un canal destiné notamment à l’évacuation des eaux de pluie et des eaux usées. Le délégué départemental a choisi d’intervenir pour libérer cet ouvrage, une initiative soutenue au niveau du gouvernement, alors que le maire du Cap-Haïtien manifeste davantage de réticence. À première vue, tout semble donc réuni pour transformer le dossier en confrontation : le délégué contre le maire, l’administration publique contre une institution scolaire prestigieuse, les défenseurs du patrimoine contre ceux qui réclament le respect des infrastructures publiques. Pourtant, réduire cette affaire à un bras de fer entre autorités ou à un choix entre Regina et le canal nous empêcherait de voir le problème beaucoup plus profond qu’elle révèle.

La construction anarchique, ce mal que nous avons normalisé

Ce problème porte un nom que nous connaissons tous : la construction anarchique. Elle n’est pas propre au Cap-Haïtien. Elle est devenue, au fil des décennies, l’une des caractéristiques les plus visibles de l’urbanisation haïtienne. À Port-au-Prince comme aux Gonaïves, à Saint-Marc, aux Cayes, au Cap-Haïtien et dans plusieurs villes secondaires, nous avons progressivement construit sans véritablement aménager. Des maisons se sont rapprochées des ravines jusqu’à parfois les occuper. Des commerces ont débordé sur les trottoirs. Des murs ont empiété sur des servitudes. Des bâtiments ont rétréci des voies d’accès. Des constructions se sont installées dans des zones naturellement destinées à recevoir ou à évacuer les eaux. Ce processus ne s’est évidemment pas produit en une seule journée. Il s’est installé lentement, sous les yeux d’administrations successives qui, par faiblesse, négligence, manque de moyens, intérêts particuliers ou calcul politique, ont trop souvent choisi de ne pas intervenir.

C’est ainsi que l’irrégularité finit par devenir normale. Une personne construit là où elle ne devrait pas. Rien ne se passe. Une deuxième observe que la première n’a rencontré aucune difficulté et fait de même. Une troisième suit. Quelques années plus tard, un quartier entier existe là où il n’aurait probablement jamais dû être construit de cette manière. À mesure que les années passent, l’occupation se transforme en réalité sociale, puis en droit presque acquis. Celui qui tente ensuite d’appliquer la règle est perçu non plus comme celui qui rétablit une situation normale, mais comme celui qui vient bouleverser un ordre établi. C’est l’un des grands paradoxes de la gouvernance haïtienne : à force de ne pas appliquer la règle au moment où il le faudrait, nous rendons son application future infiniment plus difficile, plus coûteuse et plus conflictuelle.

Quand la pluie révèle nos choix

Puis vient la pluie. Les canaux n’arrivent plus à absorber ou à évacuer correctement les volumes d’eau. Les ravines débordent. Certaines rues se transforment en torrents. Des quartiers sont inondés. Des familles perdent leurs meubles, leurs marchandises, leurs documents et parfois leur logement. Dans les situations les plus dramatiques, des vies humaines sont perdues. Nous parlons alors de catastrophes naturelles, comme si la nature portait seule la responsabilité de ce qui vient de se produire.

Pourtant, la pluie n’a jamais construit une maison dans une ravine. Elle n’a jamais élevé un mur au-dessus d’un canal. Elle n’a jamais délivré un permis de construire, modifié une servitude ou décidé de fermer les yeux sur une occupation irrégulière. Les phénomènes naturels existent, bien entendu, et deviennent plus préoccupants encore dans un contexte de dérèglement climatique. Mais notre vulnérabilité face à ces phénomènes est largement façonnée par nos propres décisions. Une partie de nos catastrophes est donc moins naturelle que nous aimons le croire.

Quand l’État revient avec le bulldozer

C’est précisément ce qui rend le dossier Regina Assumpta si révélateur. Pendant des années, voire des décennies dans certains cas de construction irrégulière, l’État est absent. Il tolère, hésite ou regarde ailleurs. Les administrations changent, les responsables se succèdent, les bâtiments demeurent et les habitudes s’installent. Puis, un matin, l’État revient avec ses représentants, ses policiers ou ses engins lourds et annonce que l’ordre doit être rétabli.

Même lorsqu’une telle décision est techniquement justifiée, cette manière de faire pose nécessairement problème. Un État ne peut pas raisonnablement être absent lorsque l’irrégularité se construit, silencieux lorsqu’elle se consolide, tolérant lorsqu’elle devient permanente, puis soudainement inflexible lorsqu’il décide de la démolir. La responsabilité publique ne commence pas avec le bulldozer.

Si une partie du Collège Regina Assumpta empiète effectivement sur un canal indispensable à l’évacuation des eaux, plusieurs questions méritent donc des réponses claires. Depuis combien de temps cette situation existe-t-elle ? Les autorités municipales et départementales en avaient-elles connaissance ? Des permis avaient-ils été délivrés ? Des plans avaient-ils été approuvés ? Des réserves avaient-elles été formulées à l’époque de la construction ou lors d’éventuels travaux d’agrandissement ? Si l’occupation était irrégulière, pourquoi a-t-elle été tolérée aussi longtemps ?

Ces interrogations ne visent pas à empêcher l’État d’agir aujourd’hui. Elles servent plutôt à rappeler que l’application actuelle de la règle ne doit pas effacer les responsabilités institutionnelles qui ont permis à la situation de se développer. Lorsqu’une irrégularité persiste pendant des années sous les yeux de l’administration, le citoyen ou l’institution concernée n’est plus le seul acteur dont la responsabilité doit être interrogée.

Le prestige ne peut pas devenir une immunité

Cela dit, l’histoire et le prestige de Regina Assumpta ne peuvent pas non plus servir à éluder une autre question fondamentale. Imaginons qu’il ne s’agisse pas d’un établissement prestigieux, mais de la modeste maison d’une famille sans influence construite exactement au même endroit. Imaginons qu’une expertise démontre que cette maison bloque un canal, empêche l’écoulement normal des eaux et augmente directement le risque d’inondation pour des centaines de familles. Aurions-nous la même hésitation à demander le dégagement du canal ? Probablement pas.

C’est ici que le débat devient inconfortable, parce qu’il nous oblige à réfléchir à notre propre rapport à la règle. Nous voulons généralement que la loi soit appliquée, mais notre conviction devient parfois moins ferme lorsque son application concerne une institution que nous admirons, une personne que nous connaissons ou un intérêt auquel nous sommes attachés.

Le Collège Regina Assumpta mérite incontestablement le respect dû à son histoire et à sa contribution à l’éducation. Toute intervention touchant une institution de cette importance devrait donc être précédée d’un véritable dialogue et soutenue par des données techniques accessibles. Les autorités devraient être en mesure de présenter les plans, les limites du canal, les contraintes hydrauliques identifiées, les risques associés au maintien de la construction et les solutions alternatives éventuellement étudiées.

Mais le prestige ne peut devenir une immunité. Si une expertise indépendante et crédible démontre qu’une construction obstrue réellement une infrastructure essentielle à la sécurité de la population, l’intérêt collectif doit pouvoir prévaloir. Une société dans laquelle les citoyens ordinaires sont obligés de respecter les règles tandis que les institutions influentes peuvent les négocier est une société qui affaiblit elle-même la légitimité de ses lois.

Le maire face à sa responsabilité

La position du maire mérite également d’être examinée dans cette perspective. Sa prudence peut se comprendre. Un maire est directement exposé aux réactions de la population. Il connaît la valeur symbolique de Regina Assumpta et mesure les conséquences politiques et sociales d’une intervention aussi sensible. Mais administrer une ville ne consiste pas seulement à accompagner les décisions populaires.

Si la municipalité estime que la démolition est techniquement injustifiée ou juridiquement contestable, elle doit le démontrer avec des arguments précis et rendre publiques les raisons de son opposition. Si, au contraire, les études démontrent que le canal doit être dégagé pour protéger la ville, l’autorité municipale doit également assumer sa part de responsabilité dans la recherche d’une solution. On ne peut pas réclamer des villes mieux aménagées et refuser systématiquement les décisions difficiles qu’exige leur réorganisation.

Cette controverse pourrait d’ailleurs être l’occasion de redéfinir le rôle des municipalités haïtiennes en matière d’urbanisme. La mairie ne devrait pas intervenir seulement lorsqu’un conflit éclate. Elle devrait être l’une des premières institutions capables de dire où l’on peut construire, où l’on ne peut pas construire et sous quelles conditions. Une ville ne peut pas être administrée uniquement dans l’urgence. Elle doit être planifiée.

Après Regina, qui ?

Il existe surtout une question à laquelle les autorités devront répondre après Regina : qui sera le prochain ? Non pas dans une logique punitive, mais dans une logique de cohérence. Il serait difficile de croire que le Collège Regina Assumpta représente l’unique cas d’empiètement sur une infrastructure publique au Cap-Haïtien, et encore moins en Haïti.

Combien de maisons, de commerces, d’entreprises, d’églises, d’écoles et d’autres bâtiments occupent aujourd’hui des canaux, des ravines, des trottoirs, des servitudes ou des emprises publiques ? Combien de ces constructions appartiennent à des personnes économiquement ou politiquement influentes ? Combien sont connues depuis des années par les administrations locales sans qu’aucune mesure sérieuse n’ait été prise ?

C’est sur ce terrain que se jouera la crédibilité de l’intervention actuelle. Si l’État agit à Regina et s’arrête ensuite, la décision risque inévitablement d’être interprétée comme sélective. En revanche, si cette affaire marque le début d’une politique publique cohérente de récupération et de protection des infrastructures urbaines, elle pourra prendre un sens beaucoup plus large.

Il faudrait alors cartographier les canaux, les ravines, les servitudes et les principales voies naturelles d’écoulement des eaux ; identifier les constructions qui les obstruent ; établir des niveaux de risque ; rendre les informations accessibles à la population ; engager le dialogue avec les personnes et institutions concernées ; puis intervenir progressivement selon des critères connus de tous.

L’ordre urbain ne se rétablit pas par une succession d’opérations improvisées. Il se construit par une politique.

Le bulldozer est souvent le constat d’un échec

Car le bulldozer arrive toujours trop tard. Lorsqu’il devient nécessaire de démolir un bâtiment existant depuis plusieurs années, cela signifie généralement que plusieurs mécanismes de prévention ont déjà échoué. Le contrôle municipal a échoué. La planification urbaine a échoué. L’inspection a échoué. L’application des normes a échoué. Parfois, la coordination entre les institutions de l’État a également échoué.

Il est donc paradoxal de présenter ensuite la démolition comme la manifestation ultime d’un État fort. Le véritable État fort est celui qui n’a presque jamais besoin de démolir, parce qu’il intervient avant que l’irrégularité ne devienne permanente.

Il est infiniment plus simple d’arrêter une construction lorsque les fondations viennent d’être creusées que de la démolir vingt ou trente ans plus tard, lorsqu’elle est devenue une école, une église, une entreprise ou le domicile d’une famille. Au moment où les premiers blocs sont posés, le coût social de l’intervention est encore limité. Des décennies plus tard, les murs ont acquis une histoire, les lieux ont créé des habitudes et des liens, des investissements importants ont été réalisés et des générations entières peuvent s’y être attachées. L’autorité de l’État ne devrait donc pas commencer devant un mur terminé. Elle devrait commencer au premier sac de ciment.

Repenser nos villes avant la prochaine catastrophe

Le dossier Regina Assumpta devrait ainsi devenir l’occasion de poser une question plus vaste sur l’avenir de nos villes. Haïti ne peut plus continuer à urbaniser son territoire comme si chaque parcelle disponible pouvait automatiquement devenir un espace constructible.

Les canaux ont une fonction. Les ravines ont une fonction. Les trottoirs ont une fonction. Les servitudes ont une fonction. Les bassins versants ont une fonction. Lorsqu’on les occupe ou qu’on les détruit progressivement, les conséquences ne se manifestent pas toujours immédiatement. Mais elles finissent par apparaître, souvent au moment où les conditions météorologiques deviennent les plus difficiles.

Cette réflexion est d’autant plus urgente que nos villes continuent de grandir alors que les infrastructures publiques ne progressent pas au même rythme. Plus nous attendrons, plus les interventions futures seront coûteuses, socialement difficiles et politiquement explosives.

La solution ne consiste donc pas seulement à démolir ce qui pose problème aujourd’hui. Elle consiste à empêcher que les mêmes situations soient reproduites demain.

L’eau, elle, n’oublie jamais son chemin

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette confrontation entre un grand bâtiment et un simple canal. Lorsque le ciel est bleu, le bâtiment paraît infiniment plus important. Il accueille des élèves, porte un nom, possède une histoire et occupe une place dans la mémoire collective. Le canal, lui, reste presque invisible. On le remarque à peine.

Mais lorsque la pluie tombe abondamment, le rapport de force s’inverse. L’eau cherche son passage.

Elle ne connaît ni le prestige d’une école, ni l’influence d’un propriétaire, ni les arrangements administratifs du passé. Elle suit simplement son chemin. Et lorsqu’on lui retire ce chemin, elle en trouve un autre, souvent à travers nos rues, nos commerces et nos maisons.

Voilà peut-être la leçon la plus simple de cette affaire : nous pouvons oublier pourquoi certains espaces doivent rester libres. L’eau, elle, ne l’oublie pas.

Regina ne doit pas être une exception

Défendre l’histoire de Regina Assumpta et défendre la sécurité du Cap-Haïtien ne devraient donc pas être deux positions incompatibles. On peut reconnaître l’immense contribution d’une institution à l’éducation tout en considérant que l’intérêt collectif impose certaines limites à l’occupation de l’espace urbain. De la même manière, on peut soutenir le principe du dégagement d’une infrastructure publique tout en exigeant de l’État qu’il respecte les procédures, produise les preuves techniques nécessaires, dialogue avec les responsables concernés et assume sa propre responsabilité dans les années de laisser-faire qui ont précédé son intervention.  Mais une exigence demeure : la cohérence. Si Regina doit respecter la règle, les autres devront la respecter aussi. L’entreprise influente devra la respecter. L’institution religieuse devra la respecter. Le responsable politique devra la respecter. Le citoyen ordinaire devra la respecter. Et l’État lui-même devra la respecter. C’est à cette seule condition qu’une intervention difficile pourra devenir autre chose qu’un épisode de plus dans notre longue histoire de gestion improvisée des villes.

Le véritable choix

Au fond, la controverse autour de Regina Assumpta ne nous demande pas seulement si une partie d’un bâtiment doit être démolie. Elle nous demande quel type d’État nous voulons construire. Un État qui laisse faire pendant des décennies avant d’arriver avec un bulldozer ?

Ou un État qui planifie, prévient, contrôle et applique les mêmes règles à tous avant que les problèmes ne deviennent irréversibles ? La première option produit des images spectaculaires. La seconde produit des villes qui fonctionnent.

Et c’est probablement là que se trouve la véritable leçon de Regina Assumpta : un pays ne s’aménage pas à coups de bulldozers. Il s’aménage par la prévoyance, la responsabilité, l’égalité devant la règle et le courage de la faire respecter avant qu’il ne soit trop tard.

Marc-Dalème ACCEUS

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