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L’Edito du Rezo : Les pêcheurs en eau trouble veulent revenir : candidats à quoi, pour gouverner où ?

today2026-08-19

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L’ÉDITO DU REZO

Les pêcheurs en eau trouble veulent revenir : candidats à quoi, pour gouverner où ?

Mardi 18 août, les primaires américaines ont encore rappelé une mécanique élémentaire de la démocratie représentative : les prétendants se confrontent, les électeurs tranchent, les candidats investis sont identifiés et chacun peut désormais parcourir son district ou son État pour solliciter les suffrages jusqu’au scrutin général de novembre. Un candidat à la Chambre sait quelle circonscription il doit convaincre ; un candidat au Sénat peut parcourir l’ensemble de son État, organiser des réunions, présenter son programme, lever des fonds, affronter contradictoirement son adversaire. Le processus demeure contestable, coûteux, parfois brutal, mais une donnée ne prête guère à confusion : l’électeur connaît progressivement ceux qui veulent le représenter et les candidats disposent d’un territoire politique sur lequel ils peuvent réellement faire campagne.

Haïti présente une configuration autrement plus opaque. Le calendrier du Conseil électoral provisoire fixe l’ouverture officielle du dépôt des candidatures au 20 août, avec une clôture annoncée au 2 octobre. Mais cette chronologie administrative ne dissipe nullement l’incertitude politique : à moins de quatre mois du scrutin prévu le 13 décembre, le pays ignore encore qui sollicitera effectivement ses suffrages, sous quelles bannières, avec quelles alliances et, surtout, dans quelles conditions matérielles ces candidats pourront parcourir les circonscriptions qu’ils prétendent représenter. À quoi sert une candidature lorsque des routes restent impraticables, lorsque certaines communes sont soumises à l’emprise de groupes armés et lorsque l’État ne peut garantir la libre circulation sur l’ensemble du territoire ? Un candidat au Sénat pourra-t-il faire campagne partout dans son département ? Un candidat à la présidence pourra-t-il se rendre librement à Mirebalais, Marchand-Dessalines, Cabaret, Gressier, Kenscoff, Cité Soleil ou ailleurs sans escorte exceptionnelle, sans négociation clandestine, sans territoire interdit ? Voilà le test démocratique que les communiqués administratifs ne peuvent éluder.

À cette incertitude territoriale s’ajoute une autre interrogation : qui sont ceux qui veulent revenir gouverner Haïti, et quel rapport ont-ils entretenu avec la Constitution lorsqu’ils détenaient déjà une part du pouvoir ? Jocelerme Privert a été président provisoire. Qu’a produit cette transition au bénéfice durable des institutions ? Dominique Dupuy a exercé des fonctions diplomatiques puis ministérielles. Les mécanismes constitutionnels de contrôle et de validation ont-ils toujours été observés autour de telles nominations, ou l’absence du Parlement a-t-elle progressivement transformé l’exception institutionnelle en méthode de gouvernement ? Jerry Tardieu, ancien député, avait lui-même travaillé sur la question de l’amendement constitutionnel par la voie parlementaire. Comment comprendre aujourd’hui l’accommodement avec un processus référendaire alors que l’article 284-3 de la Constitution interdit expressément le recours au référendum pour modifier la Constitution ? Pourquoi l’électeur devrait-il remettre l’État à ceux qui, lorsqu’ils occupaient déjà des fonctions publiques, n’ont pas toujours défendu avec la même vigueur les règles qu’ils invoquent aujourd’hui ?

Le spectacle devient encore plus troublant lorsque les anciennes frontières politiques s’effacent au gré des circonstances. Lavalas, PHTK, anciens ministres, anciens parlementaires, anciens diplomates, anciens conseillers, dirigeants de plateformes nouvellement baptisées : les adversaires d’hier peuvent désormais se retrouver sur des trajectoires convergentes lorsque l’accès au pouvoir redevient possible. Ceux qui dénonçaient autrefois un système peuvent aujourd’hui composer avec ses héritiers ; ceux qui prétendaient défendre la Constitution peuvent accepter qu’elle soit contournée ; ceux qui exigeaient hier la reddition de comptes réclament aujourd’hui une nouvelle chance sans expliquer l’usage qu’ils ont fait de la précédente. Ce sont les pêcheurs en eau trouble de la République : toujours disposés à lancer leurs filets lorsque l’État s’affaiblit, lorsque les institutions deviennent poreuses et lorsque la mémoire collective commence à s’effacer.

Le plus grave reste peut-être ailleurs. Le citoyen haïtien pourrait être appelé le 13 décembre à choisir des dirigeants tout en se prononçant sur une transformation constitutionnelle dont le contenu définitif demeure encore insuffisamment approprié par la population. Comment demander à un peuple de déléguer simultanément son pouvoir électoral et de redéfinir l’architecture de l’État lorsque tant d’interrogations demeurent sur la sécurité, l’accès au territoire, l’identité des candidats, leurs alliances et la procédure constitutionnelle elle-même ? Aux États-Unis, les primaires permettent progressivement de savoir qui affrontera qui. En Haïti, le citoyen risque encore de devoir découvrir, presque au dernier moment, qui veut gouverner, avec qui, sous quelles règles et au nom de quelle Constitution. Avant de remettre un bulletin à ceux qui reviennent des eaux troubles de la politique nationale, une question devrait précéder toutes les autres : qu’avez-vous fait de la République lorsque vous aviez déjà entre les mains une partie de son pouvoir ?

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