Par Lauture Jacques
Sociologue-Anthropologue
Ancien Consul Gnl d’Haïti à New-York
L’exercice démocratique repose fondamentalement sur la possibilité reconnue aux citoyens de choisir leurs gouvernants, de sanctionner leur action et, lorsque leur volonté l’exige, d’organiser pacifiquement l’alternance politique. Anténor Firmin, dans sa réflexion sur l’État, la citoyenneté et l’exercice du pouvoir, défend une conception de la République fondée sur la participation du citoyen et la légitimité populaire. Samuel P. Huntington, avec son célèbre « two-turnover test », inscrit cette exigence dans une perspective contemporaine : la consolidation démocratique se mesure notamment à la capacité d’un système à connaître des alternances successives sans rupture de l’ordre constitutionnel.
Haïti se trouve précisément à cette croisée des chemins. Après plusieurs années sans élections nationales, le pays doit impérativement renouer avec la légitimité issue du suffrage universel. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a publié un nouveau calendrier fixant au 13 décembre 2026 le premier tour de la présidentielle et des législatives, ainsi que la consultation populaire relative aux changements constitutionnels, et au 21 février 2027 le second tour et les élections des collectivités territoriales.
Le processus est néanmoins engagé. Les opérations d’inscription des électeurs ont commencé en juillet et le CEP poursuit les différentes étapes prévues par son chronogramme. Pourtant, organiser matériellement un scrutin ne suffit pas. Encore faut-il susciter l’adhésion de la population. Car une élection techniquement organisée, mais désertée par une large partie du corps électoral, peut produire des élus légalement investis tout en laissant subsister une fragilité de légitimité politique.
C’est ici qu’intervient une institution sociale dont le potentiel reste insuffisamment intégré à notre réflexion électorale : le secteur religieux.
La société haïtienne est profondément traversée par le fait religieux. Selon l’EMMUS-VI (2016-2017), environ 35 % des Haïtiens se déclarent catholiques, tandis que les différentes confessions protestantes et assimilées représentent autour de la moitié de la population. Le vodou, au-delà du nombre de personnes qui le déclarent comme religion principale, conserve par ailleurs une influence culturelle et spirituelle considérable.
Cette réalité constitue un véritable capital social. Églises catholiques, temples protestants, assemblées évangéliques, péristyles et lakou forment un maillage territorial que peu d’institutions possèdent en Haïti. Dans certaines communautés où l’administration publique demeure distante, les structures religieuses restent proches du citoyen.
Cette importance du secteur religieux semble d’ailleurs être davantage prise en compte dans l’action publique récente. La Ministre des Affaires Étrangères et des Cultes, Mme Raïna Forbin, a engagé plusieurs rencontres de travail avec des Leaders religieux dans une démarche de rapprochement, d’écoute et de dialogue avec les différentes composantes confessionnelles du pays.
Ces rencontres pourraient également constituer un point d’appui pour une réflexion plus large sur la contribution du secteur religieux à la vie civique nationale. Sans confondre les compétences du ministère des Affaires étrangères et des Cultes avec celles du CEP, cette dynamique de dialogue pourrait favoriser une concertation interinstitutionnelle permettant d’associer les principales confessions religieuses à une vaste campagne de sensibilisation citoyenne autour de l’inscription électorale, de la participation au scrutin, de la non-violence et du respect du choix souverain des électeurs.
Des expériences internationales démontrent la pertinence d’une telle approche. Au Ghana, par exemple, le « National Peace Council » associe institutionnellement des représentants chrétiens, musulmans et des religions traditionnelles à ses actions de prévention des conflits et de promotion d’élections pacifiques. Le religieux n’y détermine pas le choix du citoyen : il contribue à créer les conditions sociales d’une compétition démocratique respectueuse des règles.
L’histoire haïtienne offre elle-même une illustration significative. Les élections du 16 décembre 1990 furent marquées par une forte mobilisation populaire et une immense aspiration démocratique. Jean-Bertrand Aristide, alors prêtre catholique, remporta la présidentielle avec environ 67 % des suffrages.
Il serait excessif d’attribuer cette mobilisation à son seul statut ecclésiastique. Elle exprimait avant tout une soif de changement de paradigme politique. Mais on ne saurait davantage ignorer le poids des communautés religieuses dans la dynamique qui traversait alors le pays.
Le Conseil électoral provisoire devrait donc envisager, en concertation avec les confessions concernées, l’installation de bureaux temporaires ou mobiles d’enregistrement des électeurs dans certains espaces religieux ainsi que communautaires. Ces unités resteraient exclusivement administrées par le CEP et seraient sélectionnées selon des critères objectifs d’accessibilité, de neutralité et d’équilibre territorial.
Cette mobilisation ne saurait toutefois produire ses effets sans une condition préalable : la sécurité. Elle demeure la conditio sine qua non de toute élection crédible. On ne peut demander aux citoyens de s’inscrire et de voter librement si certains territoires demeurent sous la menace des groupes armés.
Les partenaires internationaux sont donc appelés à accélérer le déploiement effectif de la Force de Répression des Gangs (GSF), en appui aux forces nationales. La reconquête progressive des territoires, la sécurisation des axes routiers et la protection des centres électoraux devront précéder ou accompagner toute opération électorale d’envergure.
À cet égard, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé gagnerait à prendre l’initiative d’un dialogue politique national réunissant partis et regroupements politiques, société civile, secteur religieux, universités, organisations de femmes, secteur privé et autres forces vives du pays. Cette concertation devrait permettre d’examiner sereinement le décret électoral, les capacités opérationnelles du CEP et le réalisme du calendrier, afin d’y apporter les ajustements indispensables.
Haïti n’a pas seulement besoin d’une date pour voter. Elle a besoin d’élections réalisables, inclusives, crédibles et suffisamment participatives pour restaurer la légitimité démocratique. Le secteur religieux, en raison de son implantation territoriale, de son capital de confiance et de sa proximité quotidienne avec la population, peut devenir un puissant vecteur de cette mobilisation.
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