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La transgression des codes de genre dans l’histoire et le folklore des Balkans : vierges sous serment, rôles rituels et femmes guerrières travesties

today2026-08-01

La transgression des codes de genre dans l'histoire et le folklore des Balkans : vierges sous serment, rôles rituels et femmes guerrières travesties
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Le passé n’était pas aussi rigide que le prétendent souvent les défenseurs actuels des « valeurs traditionnelles »

Initialement publié le Global Voices en Français

Plaque of Sirma Voyvoda (on horseback, first from left) and her troops in Skopje, North Macedonia.

Plaque représentant Sirma Voyvoda (à cheval, première en partant de la gauche) et ses troupes à Skopje, en Macédoine du Nord. Photo prise par Rašo via Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Dans le discours contemporain des Balkans, sous l’influence des guerres culturelles mondiales, la tradition est souvent présentée comme quelque chose de figé, de simple et de strictement patriarcal. Pourtant, l’histoire, le folklore et la mémoire populaire de la région recèlent des exemples plus complexes : des femmes socialement reconnues comme des hommes, des hommes queers ou non conformes aux normes de genre jouant un rôle rituel visible, et des héroïnes ayant temporairement adopté une identité masculine pour combattre au nom de leur communauté.

Ces exemples ne doivent pas être idéalisés pour servir de preuve que les sociétés balkaniques étaient secrètement égalitaires. La plupart d’entre eux s’inscrivaient dans des systèmes patriarcaux, constituant une sorte d’« exception qui confirme la règle » et renforçant le rôle féminin « traditionnel » : celui d’une fille obéissante destinée à devenir mère et femme au foyer. Ce qu’ils démontrent, en revanche, c’est que le passé (ou du moins l’imaginaire collectif) n’était pas aussi rigide que le prétendent souvent les défenseurs actuels des « valeurs traditionnelles ».

Vierges sous serment

L’un des exemples les plus célèbres est celui de la vierge sous serment, appelée burrnesha ou virgjinesha en albanais, et virdžina dans les régions slaves du sud. Dans les zones montagneuses du nord de l’Albanie, du Monténégro, du Kosovo et de l’ensemble du massif dinarique, une fille issue d’une famille dépourvue d’héritier mâle approprié pouvait endosser le rôle social d’un homme. Cela impliquait généralement un vœu de célibat, l’adoption de vêtements et de comportements masculins, ainsi qu’une reconnaissance publique en tant que chef de famille.

Cette pratique ne relevait pas de l’émancipation moderne. Il s’agissait souvent d’une solution patriarcale à un problème patriarcal : puisque l’héritage, l’honneur et l’autorité au sein du foyer étaient régis par les hommes, la société permettait à une fille de « devenir » un homme sur le plan social lorsqu’aucun homme biologique n’était disponible. La vierge sous serment assumait alors la responsabilité de gérer la famille, tout en bénéficiant de libertés refusées aux autres femmes, comme le port de vêtements masculins ou la possibilité de fréquenter publiquement les hommes en fumant et en buvant du thé. Néanmoins, tout cela se faisait au prix du célibat, sans aucune perspective de mariage, d’expression de la sexualité ou de maternité.

Un article de la BBC publié en 2022 conclut qu’« il ne reste plus qu’une douzaine de “vierges sous serment” dans le monde, alors que cette ancienne tradition balkanique qui voit des femmes vivre comme des hommes est en voie de disparition ».

Des hommes dans des rôles non traditionnels et efféminés

Un autre exemple figure dans le documentaire d’Aleksandar Manić sorti en 2005, « Šutka Book of Records », qui dresse plusieurs portraits hauts en couleur d’habitants hors du commun de Šuto Orizari, une municipalité à majorité rom située à Skopje, la capitale de la Macédoine du Nord.

Le film suit des champions locaux de l’excentricité, notamment, selon le synopsis, « l’homosexuel du quartier à la garde-robe colorée » qui n’était « pas moins respecté » que les autres personnalités locales marquantes.

Une séquence secondaire qui débute à 45:55 de la vidéo met en scène deux hommes ouvertement gays, au style d’élocution flamboyant et très gestuel, sollicités par les familles de jeunes garçons sur le point de subir le rituel musulman de la circoncision. Ces hommes sont considérés comme les meilleurs décorateurs et responsables de la mise en scène de l’événement, une tâche qui inclut notamment la recherche d’un lit spécifique pour la cérémonie.

Cet exemple appelle une certaine nuance. Si les communautés roms et musulmanes, ou les sociétés balkaniques en général, ne sont pas exemptes d’homophobie, cette scène vient complexifier les stéréotypes. Dans une communauté souvent décrite de l’extérieur à travers le prisme de la pauvreté ou de clichés conservateurs négatifs, le film révèle un univers social plus nuancé, où une figure queer peut être visible, valorisée et pleinement intégrée à la vie rituelle et religieuse.

Femmes guerrières travesties

Le troisième ensemble d’exemples, et le plus riche, est issu du folklore. Dans un texte récent publié sur la plateforme féministe macédonienne Meduza, Leni Frčkoska revisite les contes populaires macédoniens à travers les thèmes du « changement de sexe » et de la « femme guerrière ». Le titre de son article, que l’on peut traduire par « L’héroïne était une fille ! Une relecture féministe des thèmes du changement de sexe et de la femme guerrière dans le folklore macédonien », est une version abrégée de sa thèse de doctorat.

Frčkoska note que si le folklore tend à reproduire des leçons conservatrices et patriarcales, il contient aussi des figures féminines subversives qui ébranlent ces codes de l’intérieur. Le thème de la femme guerrière est souvent associé au travestissement. Dans ces récits, le protagoniste est une fille issue d’une famille sans fils. Elle se déguise en homme, entre dans l’univers guerrier traditionnellement masculin, s’y illustre en héroïne et reprend généralement son rôle féminin initial une fois le danger écarté. Frčkoska explique que, dans plusieurs variantes macédoniennes, la période durant laquelle elle se fait passer pour un soldat s’achève après la victoire, et la plus jeune fille retrouve alors son identité féminine.

Citant un détail tiré d’un conte populaire macédonien recueilli par Marko Cepenkov au milieu du XIXᵉ siècle, Frčkoska montre que cela illustre parfaitement ce schéma. Après la bataille, l’héroïne dénoue ses cheveux, ouvre sa tunique pour dévoiler sa poitrine et déclare au prince :

Дејгиди синче царево, горска еребица в раце ти дошла и не си успеал да ја ватиш за в кафез да ја клајш. Јас девојче си бев и девојче сум си, види ми косите, види ми ‘и боските и седи ми си со здравје.

Hélas, fils de l’empereur, tu tenais une perdrix [oiseau libre] dans ta main et tu l’as laissée s’envoler, au lieu de l’enfermer dans une cage. J’étais une fille, et je suis une fille : regardez mes cheveux, regardez ma poitrine — et maintenant adieu…

La nudité en public constituait et constitue toujours un tabou selon les mœurs patriarcales des Balkans, cette phrase ne représente donc pas seulement une révélation physique ; c’est un véritable retournement narratif. Le « guerrier » a déjà accompli sa mission ; ce n’est alors que l’histoire révèle que le héros était une femme depuis tout ce temps. Le corps devient le signe qui redéfinit l’identité du combattant, mais seulement après que le courage a été prouvé.

La chanson folk macédonienne « Kruševo aber pristigna » (« Un appel parvint à Kruševo ») offre une version populaire de cette même logique de transgression des genres. Elle raconte l’histoire fictive d’un appel lancé à la ville de Kruševo pour que les familles envoient leurs fils adultes devenir komiti (combattants de guérilla) dans le village de Smilevo, célèbre foyer de la résistance révolutionnaire anti-ottomane. Un homme nommé Stojan n’a pas de fils ; il n’a qu’une fille, Todorka. Au lieu d’accepter la fin du devoir civique de la famille, Todorka demande à son père de l’équiper pour qu’elle puisse partir combattre en tant que komita.

Déguisée en homme, Todorka rejoint les combattants avec une telle crédibilité que, comme le dit la chanson : « Personne ne reconnut Todorka comme une fille ». Ici, la transgression des genres va au-delà du simple travestissement. La chanson illustre une remise en question temporaire des règles qui déterminent qui peut combattre par opposition à ceux qui restent au foyer dans un rôle féminin nourricier — et essentiellement impuissant —, qui peut représenter la famille et qui peut entrer dans la mémoire héroïque nationale.

La chanson reste populaire aujourd’hui, ayant été reprise par des artistes contemporains, dont la star macédonienne de la pop-folk Stojne Nikolova. Son interprétation moderne, visible dans le clip ci-dessous, célèbre Todorka comme une héroïne patriotique sans nécessairement expliciter les enjeux de genre sous-jacents au récit. Pourtant, ces enjeux sont bien présents : une fille prend la place vacante réservée à un fils, défendant ainsi l’honneur de son père.

Ce thème trouve également écho dans les biographies historiques de la région, à travers un éventail de situations mêlant déguisement, statut de guerrier et, plus tard, mémoire patriotique.

Sirma Vojvoda (1776–1864), une hajduk (mélange de rebelle, brigand et combattant de la liberté) originaire de la région de Debar, est probablement le parallèle historique le plus proche de Todorka. On se souvient d’elle comme d’une cheffe de combattants des montagnes luttant contre l’oppression ottomane. Un détail concernant sa poitrine a également marqué la mémoire populaire : selon une note de bas de page accompagnant la chanson à son sujet recueillie par les frères Miladinov, les hommes de sa troupe ne comprirent qu’elle était une femme que lorsque les boutons de sa chemise furent arrachés. Elle demeura leur cheffe même après avoir été démasquée.

Čučuk Stana (1795–1849/50) s’inscrit dans une tradition connexe, mais légèrement différente. Associée aux soulèvements serbes et célébrée dans la poésie épique serbe, elle n’incarne pas avant tout la figure de la femme ayant une « identité masculine secrète ». Son histoire illustre plutôt l’entrée d‘une femme dans le « monde masculin » des hajduks, de la résistance armée et de la gloire héroïque. Les récits de sa jeunesse indiquent également qu’elle et ses sœurs portaient des vêtements d’homme lorsqu’elles sortaient de chez elles, faute de frère adulte pour les protéger.

Milunka Sav (1890/1892–1973) transpose ce thème dans l’histoire militaire documentée du XXᵉ siècle. Durant les guerres des Balkans, elle s’engagea dans l’armée serbe en se coupant les cheveux, en revêtant des vêtements masculins et en se faisant passer pour un homme, apparemment pour remplacer son frère. Après la découverte de son genre, elle continua de combattre et devint par la suite l’une des femmes soldats les plus décorées de la Première Guerre mondiale.

Ces figures historiques démontrent que les femmes guerrières travesties ne relevaient pas de la simple fantaisie des contes de fées. Sous diverses formes, des femmes de l’histoire des Balkans ont endossé des rôles réservés aux hommes — que ce soit secrètement ou au grand jour, temporairement ou durablement — s’imposant comme des héroïnes dont le souvenir a perduré auprès des générations suivantes.

Bien que les lecteurs contemporains puissent s’y identifier, ces exemples de transgression des normes de genre dans les Balkans ne s’inscrivent pas aisément dans les catégories identitaires modernes (transgenres, gays, lesbiennes ou non-binaires). Ils remettent toutefois en question le dogme selon lequel la diversité de genre serait étrangère aux Balkans, ou selon lequel la tradition se limiterait à des modèles binaires de masculinité et de féminité. Rien n’est jamais simple dans les Balkans, y compris leur passé et leur présent patriarcaux.

Écrit par: Viewcom04

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