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Haïti : quand l’État possède la force mais renonce à l’exercer

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Par Reynoldson Mompoint

Cap-Haïtien, le 11 septembre 2026

Le problème n’est plus seulement la puissance des gangs. C’est la faiblesse volontaire de la puissance publique.

Il faut désormais avoir le courage de poser la question que beaucoup évitent. L’État haïtien veut-il réellement éradiquer la gangstérisation du territoire ? La question est brutale. Elle est pourtant légitime.

Car depuis des années, les mêmes scènes se répètent : territoires abandonnés, populations déplacées, routes contrôlées, entreprises rançonnées, maisons incendiées, enlèvements, assassinats et institutions publiques contraintes de fonctionner dans un environnement où des groupes armés imposent leur loi. Pendant ce temps, l’État continue d’exister.

Il a un gouvernement. Il a un Conseil Supérieur de la Police nationale. Il a une Police nationale. Il a un appareil judiciaire. Il a un ministère de la Justice. Il a une administration. Il a un budget. Il bénéficie de l’appui de partenaires internationaux. Il dispose surtout de ce que les groupes criminels n’ont pas : la légitimité juridique de la puissance publique.

Alors pourquoi cette puissance demeure-t-elle si souvent incapable de reprendre durablement le dessus ?

L’État n’est pas une victime comme les autres

Il faut distinguer la population de l’État. Le citoyen peut être désarmé.

L’État, lui, ne l’est pas. Le citoyen peut être attaqué sans pouvoir se défendre. L’État possède une force publique. Le citoyen peut fuir son quartier. L’État est censé protéger le territoire. Le citoyen peut être contraint de fermer son commerce. L’État possède le pouvoir réglementaire, administratif, policier et judiciaire nécessaire pour garantir l’ordre public. C’est précisément pour cela que la responsabilité de l’État est particulière.

L’État n’est pas simplement une victime de l’insécurité. Il est l’institution à laquelle revient la mission fondamentale d’y répondre.

La force contraignante existe

La puissance publique n’est pas une abstraction. Elle se manifeste par la capacité de l’État à faire respecter la loi, y compris contre ceux qui refusent de s’y soumettre.

Lorsqu’un citoyen commet une infraction, l’État peut enquêter, arrêter, poursuivre et juger. Lorsqu’une organisation criminelle s’installe durablement sur un territoire, l’État doit également mobiliser ses institutions pour la combattre.

La différence est que, face aux groupes armés, cette action doit être organisée à un niveau supérieur : renseignement, police judiciaire, unités spécialisées, contrôle territorial, justice pénale, lutte contre le financement criminel, contrôle des frontières et coordination institutionnelle.

Le droit donne à l’État la force de contraindre. Encore faut-il que cette force soit effectivement exercée. Une puissance publique qui ne se traduit jamais en actes finit par perdre sa crédibilité.

Le monopole de la violence légitime est en train de se fissurer

Max Weber a fait du monopole de la violence physique légitime l’un des attributs fondamentaux de l’État moderne. La formule mérite d’être rappelée.

L’État ne prétend pas seulement gouverner. Il prétend être l’autorité légitime capable de faire respecter ses décisions sur son territoire. Les gangs, eux, n’ont aucune légitimité juridique. Pourtant, lorsqu’ils contrôlent des quartiers, imposent des restrictions de circulation, prélèvent de l’argent, expulsent des familles, organisent des enlèvements et imposent leurs propres règles, ils exercent de fait une capacité de coercition. C’est là que réside le danger ultime.

Lorsque le criminel exerce la force et que l’État se contente de la constater, le monopole légal de la violence commence à se transformer en monopole criminel de la violence. Et une République ne peut survivre longtemps à cette inversion.

CSPN : où est l’autorité de l’État ?

Le CSPN n’est pas une institution décorative. Le gouvernement n’est pas un spectateur. La PNH n’est pas une simple organisation de sécurité privée. Ils incarnent, chacun dans leurs responsabilités, une partie de l’autorité publique.

Il est donc légitime de demander des comptes.

Quelle stratégie nationale est réellement appliquée ? Quels territoires doivent être repris en priorité ? Quels réseaux financiers alimentent les groupes armés ? Quels trafiquants d’armes sont poursuivis ? Quels commanditaires sont recherchés ? Quels responsables publics impliqués dans la facilitation de la criminalité sont poursuivis ? Pourquoi certaines zones demeurent-elles durablement sous contrôle criminel ? Pourquoi les opérations de sécurité ne produisent-elles pas toujours une reprise durable du territoire ? Et surtout : qui assume politiquement les résultats ?

Une démocratie ne peut pas avoir uniquement des responsables lorsqu’il faut distribuer des postes et des privilèges. Elle doit aussi avoir des responsables lorsqu’il faut répondre de l’échec des politiques publiques.

La PNH ne peut pas porter seule le poids de l’échec

Il serait trop facile de faire de la Police nationale l’unique responsable. La PNH agit dans une chaîne institutionnelle. Elle reçoit des orientations. Elle dépend de décisions politiques. Elle travaille avec la justice. Elle dépend de moyens budgétaires. Elle a besoin de renseignements. Elle a besoin d’une politique pénale cohérente. Elle a besoin d’un appareil judiciaire capable de traiter les dossiers. Elle a besoin d’un système pénitentiaire fonctionnel. Elle a besoin d’une stratégie nationale.

On ne peut donc pas demander à la police de gagner une guerre contre la criminalité organisée avec les seules ressources de ses agents, puis transformer chaque échec opérationnel en faute individuelle.

La responsabilité est plus large. Elle remonte à la chaîne de décision.

L’État de droit n’est pas l’État de faiblesse

Certains confondent encore fermeté et arbitraire. C’est une erreur.

Réclamer que l’État exerce sa puissance ne signifie pas réclamer une police hors-la-loi. La lutte contre les gangs doit respecter les droits fondamentaux. Les arrestations doivent être légales. Les enquêtes doivent être sérieuses. Les détenus doivent bénéficier des garanties judiciaires. Les civils doivent être protégés. Les agents de l’État qui commettent des abus doivent répondre de leurs actes. Mais cette exigence ne doit jamais devenir un prétexte à l’inaction.

L’État de droit n’est pas l’État de faiblesse. La légalité n’interdit pas l’autorité. Elle l’encadre. Et lorsque des criminels menacent systématiquement le droit à la vie, à la liberté, à la propriété et à la sécurité, protéger les droits humains exige précisément que l’État exerce pleinement ses responsabilités.

L’argument des moyens ne peut pas tout expliquer

Oui, l’État manque de moyens. Oui, la PNH a besoin de ressources supplémentaires. Oui, la criminalité organisée dispose d’armes et de réseaux qui compliquent considérablement les opérations. Mais cette explication ne peut pas tout justifier. Parce qu’un État ne se mesure pas uniquement au nombre de fusils dont il dispose. Il se mesure à l’intelligence de sa stratégie.

À la qualité de son renseignement. À la coordination de ses institutions. À sa capacité judiciaire. À son contrôle financier. À son contrôle territorial. À sa capacité à empêcher la reconstitution des réseaux criminels.

Un groupe armé n’a pas besoin d’être plus puissant que l’État. Il lui suffit parfois de constater que l’État n’utilise pas pleinement sa puissance.

Le véritable danger : l’accoutumance

Il existe quelque chose de plus dangereux encore que la violence : l’habituation à la violence. Une société commence par être choquée. Puis elle s’indigne. Puis elle proteste. Puis elle s’habitue.

On finit par parler d’un quartier perdu comme s’il s’agissait d’une fatalité géographique. On parle d’une route contrôlée comme d’un simple problème de circulation. On parle de déplacements forcés comme d’un phénomène migratoire. On parle d’enlèvements comme d’une statistique.

Et progressivement, l’inacceptable devient normal. C’est ainsi que la puissance criminelle gagne. Pas seulement par les armes. Par l’habitude.

Le jour où le citoyen ne croit plus à l’État

Le risque ultime n’est pas seulement que les gangs contrôlent davantage de territoires. C’est que le citoyen cesse de croire que l’État peut encore le protéger. À partir de ce moment, le contrat social se fissure.

Pourquoi appeler la police si elle ne peut pas intervenir ? Pourquoi saisir la justice si la justice ne peut pas atteindre les auteurs ? Pourquoi payer des impôts si l’État ne garantit plus les services fondamentaux ?

Pourquoi respecter la loi lorsque ceux qui la violent semblent bénéficier d’une puissance supérieure à celle de la République ? Voilà la question que les dirigeants doivent entendre.

L’insécurité détruit la confiance dans l’État avant même de détruire les bâtiments de l’État.

L’inaction devient elle-même une décision

Il faut maintenant dépasser le vocabulaire de la fatalité. À force de répéter que la situation est complexe, qu’elle est difficile, qu’elle nécessite du temps et que les moyens sont insuffisants, on risque de transformer l’exception en permanence. Or gouverner, c’est décider.

Ne pas agir est également une décision. Ne pas reprendre un territoire est une décision. Ne pas poursuivre certains réseaux est une décision. Ne pas renforcer certaines institutions est une décision. Ne pas sanctionner certains responsables est une décision. Ne pas produire de résultats mesurables est politiquement lourd de conséquences.

Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve tel ou tel responsable d’être complice des gangs. Il s’agit de rappeler un principe élémentaire de gouvernance : celui qui détient l’autorité doit répondre de l’exercice de cette autorité.

Haïti n’a pas besoin d’un État plus violent. Elle a besoin d’un État plus puissant juridiquement et institutionnellement

La solution n’est pas de remplacer la violence criminelle par la violence arbitraire. Ce serait une autre catastrophe.

Haïti a besoin d’un État capable d’utiliser la force légitime dans les limites du droit. Un État capable de poursuivre les criminels. Un État capable de reprendre ses territoires. Un État capable de protéger les victimes. Un État capable de restaurer les tribunaux. Un État capable de démanteler les réseaux financiers. Un État capable de contrôler les frontières. Un État capable de sanctionner ses propres agents lorsqu’ils trahissent leur mission. Un État capable, surtout, de faire comprendre que la République ne partage pas sa souveraineté avec des organisations criminelles.

La question qui dérange

Alors revenons à la question initiale. L’État haïtien veut-il réellement éradiquer la gangstérisation du territoire ?

S’il le veut, les résultats doivent progressivement le démontrer. Car les discours ne reprennent aucun territoire. Les conférences de presse ne démantèlent aucun réseau. Les communiqués ne sécurisent aucune route. Les promesses ne ramènent aucune famille chez elle. La puissance publique doit devenir visible dans la vie quotidienne du citoyen.

Sinon, le citoyen continuera de constater une réalité terriblement simple : l’État possède la loi, mais le gang possède le terrain. Et lorsqu’une République en arrive là, la question n’est plus seulement de savoir pourquoi les gangs sont puissants.

La véritable question devient : Pourquoi l’État, qui détient la force légitime, ne parvient-il pas — ou ne se décide-t-il pas — à l’exercer pleinement ? C’est à cette question que le pouvoir devra tôt ou tard répondre.

Parce qu’un État peut manquer d’argent. Il peut manquer d’équipements. Il peut manquer d’effectifs. Mais il ne peut pas indéfiniment manquer de volonté politique.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle s’exerce. Et lorsqu’elle cesse de s’exercer, quelqu’un d’autre finit toujours par occuper l’espace laissé vacant. En Haïti, cet espace porte désormais un nom que personne ne peut plus ignorer : le territoire de la peur.

Reynoldson Mompoint

Avocat | Journaliste | Communicateur Social

+50937186284

mompointreynoldson@gmail.com

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