Une recherche dans les archives de Rezo Nòdwès, de l’administration Ariel Henry au Conseil présidentiel de transition (CPT), puis au gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, retrace plusieurs vagues de déplacements forcés provoquées par les groupes armés « en mission« . Croix-des-Bouquets, Plaine du Cul-de-Sac, Tabarre, Carrefour-Feuilles, Solino, Nazon, Delmas, le centre-ville de Port-au-Prince, Pacot et Canapé-Vert figurent parmi les zones documentées. Les articles rapportent des familles contraintes d’abandonner leurs maisons, parfois à plusieurs reprises, pour trouver refuge dans des écoles, gymnases, bâtiments publics ou sites improvisés.
Du CPT à Fils-Aimé, cette dynamique ne disparaît pas : les archives font également état de fermetures, de relocalisations ou de perturbations touchant des établissements scolaires, structures sanitaires, tribunaux, administrations et médias. L’Institution du Sacré-Cœur, le Collège Saint-François d’Assise, le Gymnasium Vincent et plusieurs établissements du centre-ville apparaissent dans cette chronologie. Réunies sur plusieurs années, ces publications permettent de suivre, quartier après quartier, la permanence et l’extension géographique des violences armées et des déplacements internes dans la région métropolitaine de Port-au-Prince.
J’ai effectué une recherche ciblée dans les archives indexées de Rezo Nòdwès — rezonodwes.com en combinant les termes gangs, bandes armées, groupes armés, déplacés, déplacement forcé, familles en fuite, maisons abandonnées, écoles occupées, avec les principales zones touchées. La séquence documentaire est particulièrement nette entre l’administration Ariel Henry, le CPT et la période Alix Didier Fils-Aimé.
Une précision méthodologique s’impose : le moteur de recherche n’indexe pas nécessairement 100 % des anciennes pages de Rezo Nòdwès. Je ne présenterais donc pas cette première compilation comme l’intégralité absolue de la base de données du journal. En revanche, les articles ci-dessous sont retrouvés, datés, vérifiables et directement accessibles. Plusieurs d’entre eux contiennent eux-mêmes des récapitulatifs d’attaques antérieures, ce qui permet de reconstruire une véritable cartographie historique des déplacements.
I. Ariel Henry : la Plaine du Cul-de-Sac, Croix-des-Bouquets et Tabarre — 2022
L’un des premiers grands ensembles documentaires concerne avril-mai 2022, lorsque les affrontements entre 400 Mawozo et Chen Mechan provoquent l’exode de milliers d’habitants de Croix-des-Bouquets, de la Plaine du Cul-de-Sac et d’une partie de Tabarre.
L’article décrit des milliers de familles quittant leurs maisons et des déplacés réfugiés sur la place publique de Clercine. Le centre MSF de Tabarre recevait quotidiennement des blessés par balle. (Rezo Nòdwès)
Document particulièrement important : Croix-des-Bouquets et une partie de Tabarre se vidaient de leurs habitants. Des familles gagnaient Gonaïves, Saint-Marc, Arcahaie et Mirebalais, « bagages en mains ». (Rezo Nòdwès)
Rezo reproduit les données d’OCHA : 14 sites spontanés de déplacés avaient été identifiés. Kay Castor et l’Église adventiste Eben-Ezer à Tabarre figuraient parmi les derniers encore ouverts. (Rezo Nòdwès)
Texte d’analyse décrivant femmes et enfants tués, maisons incendiées et familles en fuite au milieu des offensives de 400 Mawozo, Chen Mechan, G9, Ti Lapli, Krisla et Izo. (Rezo Nòdwès)
Le site Kay Castor à Tabarre abritait 303 déplacés, dont de nombreux enfants, dans des conditions décrites comme inhumaines et dégradantes. (Rezo Nòdwès)
Huit personnes avaient été exécutées lors de l’attaque attribuée à Cité Doudoune, allié aux 400 Mawozo, dont trois membres d’une même famille brûlés dans leur véhicule. (Rezo Nòdwès)
La documentation de 2022 est donc importante parce qu’elle établit très tôt un phénomène qui deviendra structurel : les quartiers sont attaqués, les habitants partent, des sites improvisés apparaissent, puis certains déplacés tentent de rejoindre les villes de province. (Rezo Nòdwès)
II. 2023 : Tabarre puis Carrefour-Feuilles — l’exode gagne le cœur de Port-au-Prince
L’année 2023 constitue un tournant dans les archives de Rezo Nòdwès. La violence ne concerne plus principalement les périphéries de Croix-des-Bouquets : elle atteint Tabarre, Carrefour-Feuilles, Solino et les institutions scolaires du centre de la capitale.
Institution du Sacré-Cœur : fermeture physique des cours en raison des incidents sécuritaires dans son environnement. Les parents sont invités à garder les enfants à la maison. (Rezo Nòdwès)
Document de synthèse essentiel sur la période 20 juillet 2021–24 avril 2023 : morts, kidnappings, incendies, destructions et déplacements massifs de population. (Rezo Nòdwès)
Des familles s’étaient massées devant l’ambassade des États-Unis à Tabarre, cherchant refuge contre criminalité, viols, kidnappings et violences. (Rezo Nòdwès)
Le RNDDH demandait explicitement que l’État reprenne Croix-des-Bouquets, Delmas, Pétion-Ville et Tabarre et permette aux déplacés de regagner leurs demeures. (Rezo Nòdwès)
Selon le CARDH cité par Rezo, les violences attribuées au gang de Vitelhomme à Tabarre avaient déplacé 400 familles, soit environ 2 000 personnes, dont 229 enfants. (Rezo Nòdwès)
Article majeur : des centaines de familles contraintes d’abandonner leurs maisons, incendies de résidences, violences sexuelles et occupation de secteurs par Grand-Ravine. (Rezo Nòdwès)
Après Croix-des-Bouquets et Carrefour-Feuilles, Tabarre et Solino sont touchés. À Solino, des hommes armés obligent des habitants à déserter leurs maisons. (Rezo Nòdwès)
Document capital : près de 3 000 déplacés au lycée de Carrefour-Feuilles, plus de 2 000 autres au Gymnasium Vincent, à l’École municipale Carl Brouard, au Collège Leclerc Tertullien et au Ciné Eldorado. (Rezo Nòdwès)
Des déplacés de Carrefour-Feuilles manifestent devant les institutions publiques, notamment au Champ-de-Mars et auprès de la PNH et des FAd’H. (Rezo Nòdwès)
La Conférence haïtienne des religieux décrit Port-au-Prince et ses environs comme des zones où enlèvements, meurtres, pillages, incendies et expropriations de fait se produisent impunément. (Rezo Nòdwès)
Le RNDDH détaille les attaques commencées le 4 août à Carrefour-Feuilles : Savane Pistache, Saye, Fouchard, Decayette, Anba Figye, Ravine Zonyon, La Montagne, rue Monseigneur Guilloux prolongée, etc. (Rezo Nòdwès)
Document spécifiquement consacré à la prise en charge des personnes déplacées, y compris celles issues de Tabarre et des autres zones attaquées. (Rezo Nòdwès)
Ce que montre la séquence Carrefour-Feuilles
Carrefour-Feuilles constitue probablement le dossier le mieux documenté par Rezo Nòdwès sous Ariel Henry. Les archives permettent de suivre presque jour par jour le mécanisme : menaces → progression de Grand-Ravine → morts et incendies → départ massif → occupation des maisons abandonnées → installation de milliers de personnes dans des écoles et bâtiments publics → manifestations des déplacés réclamant une intervention de l’État. (Rezo Nòdwès)
III. Février-avril 2024 : le centre-ville lui-même se vide
La documentation postérieure permet d’identifier une deuxième transformation : la fuite gagne les rues administratives et historiques de Port-au-Prince.
Une enquête de la POHDH publiée ultérieurement par Rezo indique que, dès février 2024, des habitants de la rue du Centre, rue des Casernes, Magloire Ambroise, Oswald Durand, rue de l’Enterrement, rue de la Réunion, rue Charéron et environs avaient abandonné leurs domiciles pour échapper aux affrontements et aux balles. Le même rapport indique que 34 établissements sanitaires du centre-ville avaient fermé à partir de mars. (Rezo Nòdwès)
Cette référence est particulièrement utile pour votre recherche historique puisqu’elle énumère précisément les rues du centre-ville dont les habitants ont fui. Elle permet donc de dépasser la formule générale « Port-au-Prince est contrôlé par les gangs » et d’établir une topographie beaucoup plus précise. (Rezo Nòdwès)
Le reportage documente 362 000 déplacés à la fin mars 2024. Des salles de classe étaient devenues des logements familiaux, des terrains de jeux des camps de tentes et des gymnases des dortoirs. Le Gymnasium Vincent, au centre-ville, accueillait des personnes ayant fui leurs domiciles ; une structure de jeux à Tabarre était également transformée en refuge. (Rezo Nòdwès)
Cette période correspond à la fin de l’administration Ariel Henry et à l’installation du CPT le 25 avril 2024. Rezo documente donc une transition politique organisée alors qu’une partie de la capitale est déjà devenue inaccessible ou vidée de ses résidents. (Rezo Nòdwès)
IV. Sous le CPT : l’école comme indicateur territorial
Un article de juillet 2024 fournit une statistique particulièrement parlante :
Il mentionne, d’après les données du ministère de l’Éducation, 772 écoles fermées à Croix-des-Bouquets, 446 à Tabarre, 274 à Cité Soleil et 200 autres à Martissant, Fontamara, Centre-Ville et Bas-Delmas. Rezo ajoute que l’emprise des gangs avait affecté directement le fonctionnement des établissements. (Rezo Nòdwès)
Ce chiffre permet de considérer l’école comme un véritable indicateur géographique de perte d’autorité publique : les mêmes communes apparaissent simultanément dans les statistiques de déplacements, de fermeture des services publics et d’interruption scolaire.
V. Solino, Nazon, Delmas 30 et Tabarre sous le CPT/Fils-Aimé
À partir de l’automne 2024, Rezo documente une nouvelle vague.
Cette référence est capitale pour la période CPT–Alix Didier Fils-Aimé. Rezo rencontre des personnes provenant de Solino, Delmas 30, Carrefour-Feuilles et Nazon, réfugiées notamment dans des établissements scolaires et bâtiments publics. Un déplacé est cité à l’École nationale République de l’Équateur ; une autre personne est hébergée dans les locaux de la DDO/MENFP. (Rezo Nòdwès)
Cette synthèse revient sur Tabarre, Pernier, Croix-des-Bouquets, Carrefour et d’autres territoires frappés par l’effondrement sécuritaire. (Rezo Nòdwès)
VI. 2025 : Pacot, Canapé-Vert, Saint-François d’Assise et retour à Carrefour-Feuilles
Le déplacement territorial continue sous le gouvernement Fils-Aimé.
Le rapport repris par Rezo dénombre plus d’un million de déplacés internes, plus de 50 écoles publiques et privées fermées, ainsi que des universités, hôpitaux et marchés. Il cite aussi des institutions régaliennes elles-mêmes déplacées, dont le Palais de justice, la Cour de cassation et plusieurs administrations. (Rezo Nòdwès)
Une photographie associée au texte montre une mère déplacée et son bébé installés dans une ancienne école du centre-ville de Port-au-Prince. (Rezo Nòdwès)
RTVC avait auparavant dû quitter son siège de la ruelle Chavannes, au centre-ville, pour Pétion-Ville afin de protéger son personnel. Le bâtiment abandonné est ensuite incendié. Le texte mentionne également les opérations menées à Carrefour-Feuilles. (Rezo Nòdwès)
Puis, le 26 avril 2025, apparaît précisément l’une des références que vous aviez en mémoire :
Cette publication est historiquement intéressante lorsqu’on la rapproche de celle du 10 septembre 2023, où Saint-François d’Assise avait déjà dû reporter sa rentrée. On dispose donc, pour le même établissement, de deux jalons documentaires espacés de dix-neuf mois, l’un sous Ariel Henry et l’autre sous le CPT/Fils-Aimé. (Rezo Nòdwès)
VII. Le Champ-de-Mars et le Palais national n’échappent plus au déplacement
Un article de février 2025 présente une scène particulièrement symbolique :
Rezo rapporte que le commissariat de Port-au-Prince, l’UDMO, la DDO et le Palais national, tous situés dans l’environnement du Champ-de-Mars, étaient en état d’alerte. Au même moment, des déplacés de Carrefour-Feuilles et du Bel-Air tentaient eux-mêmes de fuir les terrains d’affrontement, c’est-à-dire que des personnes déjà déplacées devaient encore se déplacer. (Rezo Nòdwès)
C’est un phénomène particulièrement important pour votre future analyse : le déplacement secondaire, voire répété. Le refuge lui-même cesse d’être sûr.
VIII. Le document le plus utile pour reconstruire toute la chronologie : RNDDH, septembre 2025
La publication probablement la plus précieuse pour une compilation historique est celle-ci :
Ce rapport repris par Rezo reconstitue les épisodes successifs depuis 2019. Pour notre période, il confirme notamment que Carrefour-Feuilles avait été vidé massivement après l’attaque du 13 août 2023 ; que des appels au retour furent lancés en 2024 ; que certaines familles revinrent ; puis que la zone fut de nouveau attaquée en mars 2025. Il rappelle également l’évacuation de secteurs de Croix-des-Missions, Sarthe, Duvivier et Cité Soleil, ainsi que les attaques de Solino. (Rezo Nòdwès)
Le document établit donc un élément fondamental : pour certaines familles, il ne s’agit plus d’un déplacement linéaire domicile → camp → retour, mais d’un cycle :
attaque → fuite → camp → appel au retour → réinstallation → nouvelle attaque → nouveau déplacement.
Ce cycle est désormais l’une des caractéristiques de la crise haïtienne documentée par Rezo Nòdwès. (Rezo Nòdwès)
IX. 2026 : la crise atteint près de 1,5 million de déplacés
Rezo rapporte 6 000 nouveaux déplacés dans la capitale, notamment sur fond de violences au centre-ville, Bel-Air, Bas-Delmas et Wharf Jérémie. Le total national est alors donné autour de 1,4 million. (Rezo Nòdwès)
Le titre ferme presque le cercle commencé en avril 2022 : quatre ans après la guerre 400 Mawozo–Chen Mechan, la Plaine du Cul-de-Sac demeure un foyer majeur de violence et de déplacement. (Rezo Nòdwès)
La cartographie historique qui ressort des archives Rezo Nòdwès
La compilation permet désormais d’établir une trajectoire assez rigoureuse.
2021-2022 : Martissant et l’entrée sud sont déjà frappés ; puis Croix-des-Bouquets–Plaine du Cul-de-Sac–Tabarre deviennent des foyers majeurs d’exode. (Rezo Nòdwès)
2023 : Tabarre reste sous pression, mais la rupture majeure intervient à Carrefour-Feuilles, pratiquement aux portes du centre politique de Port-au-Prince. Des milliers de personnes sont conduites vers le lycée de Carrefour-Feuilles, Gymnasium Vincent, Carl Brouard, Leclerc Tertullien et Ciné Eldorado. (Rezo Nòdwès)
2024 : la géographie du déplacement atteint directement le centre-ville : rue du Centre, rue des Casernes, Magloire Ambroise, Oswald Durand, rue de l’Enterrement, rue de la Réunion et rue Charéron. Les hôpitaux, écoles, administrations et tribunaux commencent eux-mêmes à quitter leurs sièges. (Rezo Nòdwès)
Fin 2024-2025 : Solino, Delmas 30, Nazon, Tabarre, Pacot et Canapé-Vert rejoignent ou réintègrent la cartographie des secteurs assiégés. Saint-François d’Assise, déjà perturbé en septembre 2023, devient en avril 2025 un symbole de la progression des gangs vers Pacot. (Rezo Nòdwès)
2026 : le nombre de personnes déplacées approche 1,5 million, tandis que les mêmes territoires réapparaissent : Plaine du Cul-de-Sac, Cité Soleil, Bel-Air, Bas-Delmas, centre-ville et Wharf Jérémie.
Le constat documentaire
La lecture longitudinale des archives de Rezo Nòdwès conduit à une conclusion beaucoup plus forte qu’une simple accumulation d’articles sur « l’insécurité ». Le journal possède, de fait, une archive de la dépossession territoriale de Port-au-Prince.
Sous Ariel Henry, les habitants quittent Croix-des-Bouquets, Tabarre et Carrefour-Feuilles. Sous le CPT, ils quittent Solino, Nazon, Delmas et des secteurs du centre-ville. Sous Fils-Aimé, le phénomène n’est pas résorbé : Pacot, Canapé-Vert et de nouveaux espaces sont touchés, tandis que certains anciens déplacés doivent fuir une deuxième fois. Les institutions suivent le même mouvement : écoles fermées, hôpitaux déplacés, tribunaux relocalisés, radios contraintes d’abandonner leurs locaux.
Autrement dit, la population n’est pas seule à être déplacée : l’État, l’école, la justice, la santé et les médias deviennent eux-mêmes des institutions déplacées. C’est probablement l’axe analytique le plus puissant qui ressort de cette recherche.
Je n’ai pas encore retrouvé, sous l’intitulé exact que vous avez donné, « rue Saint-François d’Assise ». En revanche, j’ai retrouvé avec certitude le Collège Saint-François d’Assise en septembre 2023 et son dossier Pacot en avril 2025, ainsi que l’Institution du Sacré-Cœur dès mars 2023. Il faut distinguer ces références afin de ne pas attribuer à l’archive une adresse que les pages retrouvées ne confirment pas.
Cette première exploration fournit déjà plus d’une trentaine de références directement exploitables. Pour une seconde passe, la recherche peut être encore affinée année par année dans les archives de Rezo Nòdwès afin de produire un dossier chronologique 2021–2026 exclusivement consacré aux quartiers abandonnés, avec quatre champs fixes : date de l’attaque | quartier abandonné | gang impliqué | nombre de déplacés/site d’accueil, ce qui permettrait ensuite d’en tirer un grand article de type « Port-au-Prince, chronique d’une capitale vidée quartier après quartier : ce que les archives de Rezo Nòdwès racontaient déjà depuis 2021 ».
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