PORT-AU-PRINCE, 10 août 2026 — Les armes sont là, exposées sans retenue. Fusils longs, chargeurs et équipements apparaissent réunis dans une vidéo présentée comme provenant d’un groupe armé opérant en Haïti. Si l’enregistrement ne permet pas, à lui seul, d’authentifier chaque arme, d’en déterminer le calibre, la provenance ou l’état opérationnel, il impose néanmoins une interrogation qui ne peut plus être escamotée : comment l’État haïtien peut-il convoquer une population aux urnes le 13 décembre 2026 lorsque des acteurs armés semblent disposer d’arsenaux capables de défier l’autorité publique ?
La scène ne devrait pas être traitée comme une simple séquence spectaculaire circulant sur les réseaux sociaux. Elle pose un problème de souveraineté, de sécurité intérieure et, désormais, de responsabilité électorale. Qui a fourni ces armes ? Comment sont-elles entrées sur le territoire ? Qui en a financé l’acquisition ? Par quels circuits ont-elles été acheminées ? Combien d’autres stocks comparables demeurent hors de portée des institutions chargées de faire respecter la loi ?
Ces questions deviennent encore plus pressantes à quatre mois du scrutin annoncé par les autorités.
Quatre mois seulement.
Quatre mois pour reprendre le contrôle effectif de territoires disputés. Quatre mois pour sécuriser les principaux axes routiers. Quatre mois pour démanteler les réseaux d’approvisionnement en armes. Quatre mois pour garantir aux candidats la liberté de campagne. Quatre mois pour assurer aux citoyens qu’ils pourront quitter leur domicile, rejoindre un centre de vote et en revenir vivants.
La difficulté politique apparaît précisément ici : une date électorale ne constitue pas une politique de sécurité.
Un calendrier ne désarme personne. Un communiqué ne sécurise aucune route. Une campagne gouvernementale ne neutralise aucun fusil. Et la répétition quotidienne du mot « élections » ne transforme pas automatiquement un territoire soumis à la violence armée en espace démocratique.
Le vote suppose d’abord la liberté physique de voter
Le suffrage universel ne peut être réduit à l’existence d’un bulletin et d’une urne. Juridiquement et politiquement, une élection crédible exige que l’électeur puisse exercer son choix sans contrainte, intimidation, menace ou contrôle exercé par une force parallèle.
Comment cette liberté sera-t-elle garantie le 13 décembre ?
Qui protégera les bureaux de vote situés à proximité de territoires sous influence de groupes armés ?
Qui assurera le déplacement des membres des bureaux électoraux ?
Comment les candidats feront-ils campagne sur l’ensemble du territoire si certaines zones demeurent dangereuses ou matériellement inaccessibles ?
Comment transporter les bulletins, listes, procès-verbaux et matériels sensibles lorsque plusieurs axes peuvent être interrompus par des hommes lourdement armés ?
Et que se passera-t-il si, le matin même du scrutin, un groupe décide d’interdire l’accès à une commune ou à plusieurs centres de vote ?
Ce sont ces réponses que le gouvernement devrait fournir avant de transformer le 13 décembre en date intangible.
L’ombre du 29 novembre 1987
Le parallèle avec le 29 novembre 1987 ne peut être utilisé légèrement. L’histoire ne se répète jamais de manière parfaitement identique et rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’un massacre aura lieu le 13 décembre 2026.
Mais l’histoire impose une obligation de mémoire et de prévention.
Le 29 novembre 1987, des Haïtiens étaient sortis de chez eux pour accomplir un acte démocratique. Des centres de vote furent attaqués. Des électeurs furent assassinés. Une journée qui devait symboliser la reconquête du suffrage après la dictature s’inscrivit finalement parmi les épisodes les plus sanglants de la transition politique haïtienne.
Trente-neuf ans plus tard, une question devient inévitable :
quelles garanties objectives permettent aujourd’hui d’affirmer que le 13 décembre ne pourrait pas connaître une dérive comparable ?
L’avertissement ne consiste pas à prédire une tragédie. Il consiste précisément à empêcher qu’elle se produise.
Car lorsque des groupes armés affichent leur puissance de feu, lorsque la circulation des armes semble échapper aux mécanismes ordinaires de contrôle et lorsque certaines populations vivent déjà sous la menace de violences récurrentes, le devoir d’un gouvernement n’est pas seulement de respecter son calendrier politique.
Son premier devoir est de protéger la vie.
Fils-Aimé ira-t-il jusqu’au bout ?
C’est désormais la question politique centrale.
Alix Didier Fils-Aimé entend-il maintenir le 13 décembre indépendamment de l’évolution de la situation sécuritaire ?
Existe-t-il un seuil à partir duquel son gouvernement acceptera de reconnaître que les conditions matérielles du suffrage ne sont pas réunies ?
Quelle évaluation indépendante déterminera si les citoyens peuvent effectivement voter librement ?
Qui assumera la responsabilité politique si des électeurs sont attaqués après avoir été encouragés par l’État à se rendre aux urnes ?
Un gouvernement ne peut pas raisonnablement inviter une population à participer à une opération électorale nationale sans être capable de démontrer, auparavant, qu’il dispose des moyens de la protéger.
Le principe devrait être simple : aucune échéance politique ne vaut la vie d’un citoyen.
La propagande ne peut tenir lieu de sécurité
Le gouvernement peut mobiliser ses ministres. Il peut multiplier conférences, réunions, déplacements et déclarations favorables au processus électoral. Il peut présenter le scrutin comme la sortie institutionnelle de la transition.
Mais la communication possède une limite matérielle : elle ne désarme pas les groupes armés.
Lorsque des images montrent un arsenal de cette importance supposément entre des mains non étatiques, la réponse attendue ne devrait pas être une nouvelle déclaration électorale. Elle devrait être policière, judiciaire, douanière et institutionnelle.
Identifier.
Localiser.
Saisir.
Tracer les armes.
Identifier les fournisseurs.
Remonter les circuits financiers.
Interpeller les détenteurs lorsque les éléments judiciaires le permettent.
Présenter ensuite publiquement des résultats vérifiables.
C’est à partir de tels indicateurs que la capacité de l’État à conduire des élections pourra être évaluée, et non à partir du nombre de conférences organisées pour annoncer qu’elles auront lieu.
Le pays n’a pas besoin d’une catastrophe pour comprendre le danger
Il serait irresponsable d’attendre le mois de décembre pour découvrir que les conditions de sécurité n’existaient pas.
La prévention consiste justement à agir lorsque les signaux sont visibles.
Et ces images constituent un signal.
Elles montrent, à tout le moins, une quantité importante d’armes dont la présence hors du contrôle apparent des institutions appelle des explications. Si leur attribution à un groupe armé en Haïti est formellement confirmée, elles constitueraient un élément supplémentaire dans l’évaluation du rapport de force entre l’État et les structures criminelles.
Le gouvernement dispose encore de quatre mois.
Quatre mois pour démontrer que l’État possède autre chose qu’un calendrier.
Quatre mois pour prouver qu’il peut sécuriser les électeurs.
Quatre mois pour rétablir la libre circulation là où elle demeure menacée.
Quatre mois pour produire des résultats tangibles dans la lutte contre les groupes armés et leurs réseaux d’approvisionnement.
À défaut, maintenir coûte que coûte le 13 décembre pourrait apparaître non comme une démonstration de détermination démocratique, mais comme un pari sur la vie de citoyens que l’État n’aurait pas les moyens de protéger.
Une date ou des vies humaines ?
Le véritable choix politique se situe peut-être là.
Le gouvernement Fils-Aimé veut-il pouvoir dire qu’il a respecté une date, ou veut-il garantir qu’aucun Haïtien ne sera sacrifié pour cette date ?
La différence est considérable.
Le 13 décembre ne doit pas devenir une expérience grandeur nature destinée à vérifier si les gangs accepteront ou non que les citoyens votent.
Cette réponse doit être obtenue avant le scrutin, par la restauration effective de l’autorité publique.
Car après une catastrophe, les commissions d’enquête, les condamnations officielles, les minutes de silence et les discours de circonstance n’effacent jamais les morts.
Le 29 novembre 1987 appartient déjà à l’histoire douloureuse d’Haïti. Personne ne devrait accepter que le 13 décembre 2026 puisse y entrer pour les mêmes raisons.
Les images circulent. Les armes sont visibles. L’alerte est donnée.
Reste désormais à savoir si Alix Didier Fils-Aimé considérera le 13 décembre comme une date susceptible d’être réévaluée au nom de la sécurité nationale, ou comme une échéance à maintenir jusqu’au bout, quelles qu’en soient les conséquences.
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