En 2010, Préval a perdu parce que les États-Unis ont refusé son candidat. En 2026, Fils-Aimé pourrait perdre non seulement à cause d’un éventuel retournement américain après les midterms, mais aussi à cause des gangs et de la fragmentation du territoire. Le pouvoir qu’il exerce aujourd’hui, adossé au PHTK, à l’oligarchie et à ses alliés, ne se maintiendra durablement que s’il parvient à le légitimer par des élections acceptables. Sinon, Viktwa risque de connaître le même sort qu’Inite : une coalition construite pour conserver le pouvoir, mais incapable d’y arriver
En 2010, René Préval avait construit la coalition Inite pour assurer sa succession et préserver l’influence de son camp. Jude Célestin, candidat du pouvoir, fut écarté sous la pression américaine après un premier tour contesté. Seize ans plus tard, Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre de facto, semble emprunter une voie comparable : bâtir une large plateforme, Viktwa, et ses alliés, pour transformer le pouvoir actuel – souvent associé au PHTK, à l’oligarchie économique et à ses relais – en majorité parlementaire et présidentielle le 13 décembre 2026. La question se pose avec acuité : peut-il réussir là où Préval a échoué ?
Les parallèles et les différences structurelles
Le parallèle est frappant. Comme Préval, Fils-Aimé dispose des leviers de l’État et cherche à fédérer une coalition hétéroclite pour « garder le pouvoir ». Viktwa, qui regroupe des dizaines de partis, apparaît comme l’instrument de cette ambition. Pourtant, le contexte a radicalement changé.
En 2010, le principal obstacle fut politique et diplomatique : les États-Unis, appuyés par l’OEA, refusèrent Célestin et imposèrent un second tour entre Martelly et Manigat. Aujourd’hui, Fils-Aimé bénéficie, pour l’instant, du soutien explicite de Washington, qui a bloqué les tentatives de révocation au sein de l’ancien Conseil présidentiel de transition et continue d’appuyer sa feuille de route sécuritaire et électorale. Ce soutien américain constitue un atout majeur que Préval n’avait plus à la fin de 2010.
Mais un obstacle autrement plus redoutable s’est interposé : la présence d’une vingtaine de chefs de gangs, souvent estimés à environ 26 groupes principaux, qui contrôlent encore l’essentiel de Port-au-Prince et des axes stratégiques. Contrairement à 2010, où la violence existait mais restait relativement contenue, la fragmentation et le pouvoir territorial des gangs transforment chaque circonscription en zone de négociation, d’intimidation ou de boycott potentiel.
Les objectifs de Fils-Aimé correspondent-ils au plan américain ?
Les priorités affichées par Fils-Aimé – restauration de la sécurité, organisation d’élections, relance économique – coïncident en surface avec celles de Washington : stabiliser Haïti, réduire les flux migratoires, contenir le trafic d’armes et de drogue, et éviter un effondrement total à proximité des États-Unis. La Force de répression des gangs (FRG) et le soutien diplomatique américain s’inscrivent dans cette logique.
Cependant, une divergence potentielle existe. Les États-Unis privilégient généralement des élections jugées crédibles et un transfert de pouvoir qui ne renforce pas trop ouvertement les réseaux oligarchiques ou les acteurs accusés de collusion passée avec les gangs. Si Viktwa apparaît trop clairement comme le véhicule du pouvoir en place et de l’oligarchie, et si le scrutin se déroule dans un climat d’insécurité sélective ou d’arrangements tacites, le soutien américain pourrait se refroidir, comme ce fut le cas pour Célestin en 2010-2011. Fils-Aimé doit donc marcher sur une ligne étroite : utiliser les ressources de l’État sans donner l’impression de les monopoliser.
Les midterms américains de novembre 2026 : un risque de bouleversement
Les élections de mi-mandat (midterms) aux États-Unis, prévues en novembre 2026, constituent un facteur externe majeur susceptible de perturber les plans pour le 13 décembre en Haïti. Un changement de majorité au Congrès américain – notamment un basculement de la Chambre des représentants ou du Sénat – pourrait modifier significativement la politique de Washington envers Port-au-Prince.
Si l’administration en place à Washington voit son soutien parlementaire affaibli, les priorités budgétaires, le financement de la FRG, les pressions diplomatiques et même le degré de tolérance envers le processus électoral haïtien pourraient évoluer rapidement. Un Congrès plus critique pourrait exiger davantage de garanties de crédibilité, de transparence ou de distance avec les réseaux oligarchiques, et durcir les conditions d’appui. À l’inverse, un maintien du rapport de forces actuel pourrait conforter le soutien à Fils-Aimé jusqu’au scrutin du 13 décembre.
Dans tous les cas, les midterms interviendront à peine un mois avant le premier tour haïtien. Tout signal de flottement ou de révision de la politique américaine entre novembre et décembre risquerait de déstabiliser les calculs de Viktwa, d’encourager les contestations internes et d’ouvrir la voie à des pressions internationales plus fortes sur le déroulement du scrutin.
La fragmentation des gangs comme frein structurel
La fragmentation des gangs reste un obstacle majeur. Contrairement à une structure unifiée, les dizaines de chefs de gangs poursuivent des intérêts locaux, souvent rivaux. Un arrangement avec certains (pour ouvrir des routes ou garantir le calme dans des zones clés) peut être trahi par d’autres. Cette fragmentation rend toute stratégie de « calme électoral négocié » extrêmement fragile. Elle peut aussi favoriser l’émergence de candidatures locales influencées ou financées par des groupes armés, brouillant encore davantage le paysage et compliquant la capacité de Fils-Aimé et de Viktwa à contrôler le processus sur l’ensemble du territoire.
Peut-il réussir ?
Fils-Aimé part avec des atouts que Préval n’avait plus en 2010 : un appui américain encore solide, le contrôle de l’appareil d’État, et une coalition large. Mais il affronte des handicaps bien plus lourds : un territoire largement hors de contrôle, une population épuisée et méfiante,
une fragmentation criminelle qui échappe à toute centralisation politique, et désormais l’incertitude liée aux midterms américains de novembre.
Sa réussite dépendra de plusieurs conditions. Premièrement, que la FRG et les forces haïtiennes parviennent à sécuriser suffisamment de corridors et de centres de vote pour rendre le scrutin crédible. Deuxièmement, que Viktwa ne soit pas perçue uniquement comme le prolongement du PHTK et de l’oligarchie. Troisièmement, que le soutien américain résiste au choc politique des midterms de novembre et ne se transforme pas en pression corrective si les résultats ou le processus paraissent trop orientés.
En 2010, Préval a perdu parce que les États-Unis ont refusé son candidat. En 2026, Fils-Aimé pourrait perdre non seulement à cause d’un éventuel retournement américain après les midterms, mais aussi à cause des gangs et de la fragmentation du territoire. Le pouvoir qu’il exerce aujourd’hui, adossé au PHTK, à l’oligarchie et à ses alliés, ne se maintiendra durablement que s’il parvient à le légitimer par des élections acceptables. Sinon, Viktwa risque de connaître le même sort qu’Inite : une coalition construite pour conserver le pouvoir, mais incapable de le transmettre.
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