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L’Edito du Rezo | « Je suis Premier ministre. » — Et alors ? Le miroir d’une souveraineté enchaînée

today2026-09-21 1

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Un avion militaire américain, dix-huit détenus transférés à Miami, un Premier ministre en déplacement à New York : le 20 septembre 2026 offre une matière singulière à une réflexion sur l’exercice de la souveraineté haïtienne. Derrière les titres ronflants, les honneurs protocolaires et les communiqués officiels, une interrogation : quelle autorité les institutions nationales exercent-elles réellement ?

PORT-AU-PRINCE, lundi 21 septembre 2026 — « Je suis Premier ministre d’Haïti. » Et alors ? Vous avez un fauteuil, un cortège, un drapeau sur votre bureau, une escorte à votre porte et un avion pour traverser l’Atlantique. Vous pouvez faire imprimer « Son Excellence » sur vos invitations et prononcer des discours au nom de dix millions de compatriotes. Mais approchez-vous du miroir, monsieur le Premier ministre. Retirez la cravate, déposez le passeport diplomatique et regardez attentivement : derrière le costume, où commence votre pouvoir ? Où s’arrête celui des autres ? La souveraineté serait-elle devenue une décoration que l’on épingle sur la poitrine avant de la déposer au vestiaire des puissances étrangères ?

Dimanche 20 septembre, jour que l’on croyait pourtant être l’anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Dessalines, un avion militaire américain est venu chercher l’haitien Joseph Félix Badio et dix-sept anciens militaires colombiens, mis en cause dans l’assassinat du président Jovenel Moïse. Le transfert vers Miami a été autorisé par le gouvernement haïtien, après cinq années de procédure bancale sans procès national.

Quelle extraordinaire scène pour le théâtre de la République ! Haïti fournit les détenus, Washington fournit l’avion, et le ministère de la Justice fournit le papier à en-tête. Les chaînes et les menottes deviennent les accessoires d’une tragédie institutionnelle. L’image peut réveiller le souvenir douloureux de la captivité et de l’Atlantique, sans assimiler cette procédure judiciaire à la traite esclavagiste. Mais pourquoi le pays dont le président a été assassiné n’a-t-il pas réussi à organiser lui-même le procès de ce crime ?

« Je suis ministre de la Justice », annonce le prochain personnage. Et alors ? Vous avez un Code pénal, des magistrats, des greffes, des prisons et un sceau de la République. Vous pouvez empiler les ordonnances jusqu’au plafond et faire circuler les dossiers entre les juridictions comme des plateaux de restaurant. Au moment de passer au procès, cependant, les procédures nationales n’aboutissent pas. Le ministre Patrick Pelissier invoque les difficultés du système judiciaire et la coopération avec les États-Unis.

Le ministère aurait-il inventé une nouvelle spécialité juridique : la justice à emporter ? Le dossier est haïtien, les victimes sont haïtiennes, les prisons sont haïtiennes, mais le procès prend un billet pour la Floride. Le droit international permet la coopération judiciaire ; il n’efface pas pour autant l’obligation d’expliquer les défaillances internes.

« Je suis président de la Cour de cassation. Je suis chef de la police. Je suis ministre des Affaires étrangères. » Quelle distribution prestigieuse ! Le premier possède la robe, le deuxième les galons, le troisième les passeports diplomatiques. Ajoutez le ministre de la Planification avec ses tableaux Excel et celui de l’Information avec ses communiqués, et voici une République complète sur le papier. Il ne manque que les résultats. Le juge a son Code, le policier son képi, le diplomate sa valise et le planificateur ses graphiques. Qui détient les clés d’un État capable de faire appliquer ses propres décisions ? La souveraineté n’est ni un insigne militaire ni un cachet administratif. Elle suppose des institutions fonctionnelles, une justice indépendante, une police opérationnelle et une responsabilité gouvernementale effective.

Pendant ce temps, le Premier ministre de doublure et ancien candidat malheureux aux sénatoriales de l’Ouest – Alix Didier Fils-Aimé s’est envolé vers New York pour participer à la 81e Assemblée générale des Nations unies. La Primature annonce des rencontres diplomatiques et présente une réunion avec des invités de la diaspora comme un échange avec la communauté haïtienne. Cette présentation est contestée par le Dr Josué Renaud, qui dénonce une sélection des participants.

Le gouvernement possède donc ses photographies, ses invitations et son communiqué. Mais depuis quand une salle de réception constitue-t-elle un suffrage universel ? On peut serrer vingt mains et prétendre avoir embrassé toute une nation. On peut photographier trois sourires et annoncer une réconciliation historique. Le génie de la communication officielle consiste parfois à faire entrer onze millions d’Haïtiens dans le cadre d’un seul appareil photo.

Et vous voilà, monsieur le Premier ministre, à la tribune des Nations unies. Vous pouvez parler de démocratie, de sécurité, de coopération et de reconstruction. Vous pouvez expliquer les vertus de votre diplomatie et présenter les perspectives de votre gouvernement. Mais un discours prononcé sous l’emblème des Nations unies ne constitue ni un jugement judiciaire, ni une élection, ni un certificat de souveraineté. Combien de personnes déplacées retrouveront leur domicile après votre intervention ? Quels dossiers judiciaires progresseront ? Quelles routes seront effectivement sécurisées ? Quels engagements publics pourrez-vous présenter à votre retour ? Le protocole accorde la parole aux représentants des États ; il appartient aux institutions nationales de rendre compte de leurs actes.

Et Dessalines, dans tout cela ? Le 20 septembre, date dite anniversaire de la naissance du fondateur de l’indépendance, l’histoire s’est invitée sans réservation à ce banquet diplomatique.

Imaginez un instant le Premier ministre rencontrant l’empereur devant le miroir de la République. « Je suis chef du gouvernement », lui annoncerait-il. « Et la justice de mon pays ? » pourrait demander Dessalines. « Elle coopère avec l’étranger. » « Et les institutions ? » « Elles traversent une période difficile. » « Et toi, où vas-tu ? » « À New York, parler au nom d’Haïti. » Fin de l’entretien. Le miroir ne se brise pas. Il attend simplement des réponses.

Vous êtes Premier ministre ? Et alors ? Le titre confère des attributions juridiques, non des résultats automatiques. Vous êtes ministre de la Justice ? Les citoyens attendent des procès. Vous êtes chef de la police ? Ils attendent de pouvoir circuler. Vous êtes ministre des Affaires étrangères ? Ils attendent que la diplomatie défende leurs intérêts. Vous êtes ministre de la Planification ? Ils attendent autre chose que des échéanciers sans lendemain. Les fonctions publiques ne sont pas des costumes de carnaval que l’on exhibe jusqu’au mercredi des Cendres. Elles impliquent des obligations vérifiables devant la nation.

Le miroir de la République ne demande finalement qu’une chose : que le titulaire d’une fonction puisse montrer les actes correspondant à son titre. Le 20 septembre 2026, un avion militaire a emporté dix-huit accusés vers la justice américaine, tandis que le chef du gouvernement prenait la direction de New York. Deux destinations, deux missions, deux formes de coopération internationale. Mais une même interrogation institutionnelle traverse ces départs : comment rendre à la justice haïtienne la capacité de juger les crimes commis sur son territoire et aux citoyens la possibilité de demander des comptes à leurs dirigeants ?

Monsieur le Premier ministre, vous avez votre billet pour New York. Les dix-huit détenus ont eu le leur pour Miami. Mais où se trouve le billet de retour de la souveraineté judiciaire haïtienne ? Vous faites vraiment pitié pour un p’tit conzé !

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