Le Premier ministre de doublure manie le marteau, tandis que d’autres, installés dans les chancelleries, lui indiquent les murs à abattre. Le tribunal de l’histoire ne délivre ni mandat d’amener ni ordonnance de non-lieu. Il conserve les discours, confronte les promesses aux résultats et classe les gouvernants selon les conséquences de leurs actes.
PORT-AU-PRINCE — Une République ne meurt pas seulement sous les balles. Elle peut également être asphyxiée par les décrets, dépouillée par les arrangements diplomatiques et conduite au cimetière institutionnel au nom d’une prétendue transition démocratique. Alix Didier Fils-Aimé se présente aujourd’hui comme le mécanicien d’un train politique lancé à pleine vitesse contre le mur de la Constitution. Aux commandes depuis novembre 2024, il promet la sécurité, les élections et le retour à l’ordre constitutionnel. Pourtant, chacune de ses annonces paraît ajouter un wagon à une locomotive dont les rails ont été posés loin du regard du peuple haïtien.
Alix Didier Fils-Aimé se réclame de la Constitution tout en préparant l’acte destiné à la neutraliser. Son gouvernement organise un référendum que l’article 284-3 interdit formellement lorsqu’il vise à modifier la Loi fondamentale. La contradiction n’est plus politique : elle devient institutionnelle. Le Premier ministre utilise la Constitution comme marchepied, puis tente de la repousser une fois installé au sommet de l’État. Un pouvoir qui viole l’interdit constitutionnel qu’il a l’obligation de respecter ne restaure pas la République ; il en fracture l’ossature juridique. Sous couvert de transition, le gardien s’attaque désormais à la serrure, à la porte et aux fondations de la maison nationale.
Voilà le nœud juridique : comment un pouvoir dépourvu de mandat électif peut-il prétendre régénérer la légalité en empruntant un chemin interdit par la norme suprême ? Une transition ne dispose pas d’une souveraineté originaire. Elle n’est ni une Assemblée constituante, ni une législature, ni un pouvoir fondé à remodeler l’architecture de l’État selon les préférences de ses parrains. En droit constitutionnel, l’exception politique ne saurait s’autoproclamer source du droit. Autrement, le provisoire devient un monarque masqué, le décret remplace le suffrage et la feuille de route diplomatique tient lieu de Constitution.
Le problème dépasse donc la personne d’Alix Didier Fils-Aimé. Il concerne la transformation de la Primature en atelier de démolition constitutionnelle. Le Premier ministre paraît manier le marteau, tandis que d’autres, installés dans les chancelleries, lui indiquent les murs à abattre. Ses ambassadeurs rencontrent, conseillent, pressent et orientent ; lui exécute, annonce et justifie. La République ressemble alors à une maison occupée dont le locataire provisoire modifierait les fondations avant même d’avoir présenté son bail au propriétaire. Or, le propriétaire demeure le peuple haïtien.
Une interrogation politique persiste : l’ancien candidat malheureux au Sénat de l’Ouest cherche-t-il, depuis la Primature, à prendre sa revanche sur l’électorat qui ne lui avait pas confié de mandat parlementaire en 2016 ? Sa candidature sous la bannière du parti Vérité appartient à son parcours politique public. Aucune preuve ne permet toutefois d’établir juridiquement une volonté personnelle de vengeance. Mais le comportement du pouvoir autorise le questionnement : comment expliquer cette posture souveraine chez un dirigeant non élu, installé par un mécanisme de transition et pourtant décidé à imposer au pays un nouvel ordre constitutionnel ?
Hubert de Ronceray avait incarné, durant les dernières années du duvaliérisme, une opposition favorable à la fin de la présidence à vie, à la convocation d’une assemblée constituante pluraliste et à l’organisation d’élections générales. Cette mémoire historique offre un contraste saisissant. Les opposants des années 1980 réclamaient une Constitution afin de contenir le pouvoir ; les gouvernants de la transition contemporaine paraissent vouloir contenir la Constitution afin d’étendre leur pouvoir. Hier, le droit devait servir de rempart contre l’autoritarisme. Aujourd’hui, certains voudraient transformer ce rempart en gravats administratifs.
La Constitution de 1987 ne constitue pas une relique poussiéreuse enfermée dans une vitrine. Elle demeure la cicatrice juridique d’une nation sortie de vingt-neuf années de dictature. Son interdiction du référendum constitutionnel n’est pas une fantaisie rédactionnelle : elle répond aux précédents plébiscitaires au moyen desquels les Duvalier avaient prétendu légitimer la présidence à vie et la succession dynastique. L’histoire haïtienne a déjà connu ces urnes transformées en encensoirs, ces consultations fabriquées pour que le pouvoir se félicite lui-même et ces résultats proclamés avant même que la nation puisse parler. La Constitution a donc verrouillé la porte. Alix Didier Fils-Aimé veut-il entrer par la fenêtre ?
Les défenseurs du gouvernement répondront que le pays a besoin d’institutions fonctionnelles, d’élus légitimes et d’un cadre constitutionnel adapté. L’argument mérite examen. Mais une finalité politique, même présentée comme vertueuse, ne peut absoudre une procédure juridiquement prohibée. L’État de droit ne consiste pas à atteindre une destination souhaitable par n’importe quel itinéraire. Il exige que la route elle-même soit légale. Organiser un référendum interdit pour restaurer la démocratie équivaudrait à incendier le Palais de justice afin de mieux reconstruire la magistrature.
Alix Didier Fils-Aimé veut aussi organiser des élections dans un pays morcelé par les groupes armés, vidé par les déplacements internes et privé, sur une partie de son territoire, des garanties matérielles permettant l’exercice libre du suffrage. Or, une élection ne devient pas démocratique par la seule impression des bulletins. Elle suppose la sécurité, l’égalité d’accès, la liberté de circulation, la sincérité du scrutin et la confiance minimale des citoyens. Sans ces garanties, l’urne cesse d’être le sanctuaire de la souveraineté populaire ; elle devient la boîte noire d’un accident institutionnel annoncé.
L’« ennemi n° 1 de la République » traduit donc une accusation politique : celle d’un Premier ministre qui, au lieu de protéger la Constitution, participerait à son encerclement ; qui, au lieu de recevoir ses instructions du peuple, paraîtrait répondre aux injonctions d’une tutelle internationale ; qui, au lieu de reconstruire l’État, administrerait une transition transformée en royaume sans couronne.
Le tribunal de l’histoire ne délivre ni mandat d’amener ni ordonnance de non-lieu. Il conserve les discours, confronte les promesses aux résultats et classe les gouvernants selon les conséquences de leurs actes. Si le référendum échoue, si les élections annoncées s’effondrent sous le poids de l’insécurité et si la transition tente de prolonger son séjour au pouvoir, Alix Didier Fils-Aimé ne pourra invoquer indéfiniment les ambassadeurs, les conseillers ou les circonstances. La responsabilité politique porte un nom, une fonction et une période.
Ariel Henry a quitté le pouvoir après avoir gouverné sans mandat populaire, laissant derrière lui un État plus fragmenté qu’il ne l’avait trouvé. Alix Didier Fils-Aimé devrait méditer ce précédent. La Primature n’est pas un trône, la transition n’est pas une dynastie et Haïti n’est pas une propriété diplomatique administrée par procuration. Celui qui traite la Constitution comme un obstacle pourrait découvrir qu’elle constitue aussi le dossier d’accusation que l’histoire prépare contre lui.
Alix Didier Fils-Aimé est-il l’ennemi n° 1 de la République d’Haïti ? La question appartient au débat public. Mais lorsqu’un dirigeant provisoire veut offrir au pays ce que sa Constitution interdit expressément, le doute ne frappe plus seulement à la porte : il s’installe au palais, prend place à la table du Conseil des ministres et signe les communiqués officiels.
Dr Elco Saint Amand
Me Claudy Briend Auguste cba
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