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Trente-deux ans plus tard, la raison est-elle devenue plus claire ?
Initialement publié le Global Voices en Français

Photo de Yasin Abu Bakr se rendant aux forces du régiment de Trinité-et-Tobago en 1990, réalisée à partir d’éléments de Canva et de captures d’écran tirées de tournages de Walt Lovelace, utilisée avec permission.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]
Tous les habitants de Trinité-et-Tobago ont une anecdote liée au coup. Pendant les « vacances d’été » de 1990, je faisais un stage pour la chaîne de télévision gouvernementale Trinidad and Tobago Television (TTT), la seule disponible à l’époque. Le vendredi 27 juillet, comme lors d’une journée normale, je suis allée travailler. Même en y repensant 32 ans après, je ne vois toujours rien qui laissait présager que les choses allaient déraper à ce point.
Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. Les coups d’État sont les conséquences d’un lent processus. On ne se réveille pas un jour en décidant de prendre le contrôle d’un pays par la force. Cela nécessite de l’organisation. Le meurtre d’Abdul Kareem par la police en 1984, membre du Jamaat al Muslimeen [fr], le groupe islamiste radical dirigé par Yasin Abu Bakr, aurait-il pu en être un des facteurs ?
Il y avait aussi des enjeux sociopolitiques. L’Alliance Nationale pour la Reconstruction (la NAR – National Alliance for Reconstruction) a remporté les élections législatives de 1986 d’une victoire écrasante, devenant ainsi le premier rival victorieux face au Mouvement National du Peuple (PNM – People’s National Movement), au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1962. Les prix du pétrole ont chuté après le boom du milieu des années 1970 aux années 1980, et le Premier ministre Arthur N. R. Robinson avait instauré des mesures d’austérité qui ont été reçues très négativement par les syndicats, le secteur privé, l’opposition et plus généralement la population. Cette époque était indéniablement rude, mais cette austérité justifiait-elle réellement la trahison ? De toute façon, j’étais encore étudiante en arts audiovisuels et j’étais surtout concentrée sur mon travail chez TTT.
Je finissais le travail en début d’après-midi. Au moment de partir, on m’a demandé si cela ne me dérangeait pas d’aller chercher une boîte de cassettes et de la ramener au bureau à temps pour le journal du soir. J’avais demandé à un ami de m’y conduire. Plusieurs heures plus tard, alors que nous retournions vers Port-d’Espagne en empruntant South Quay, la route qui longe la côte au sud de la capitale, nous avons remarqué une fumée noire qui se dégageait du centre-ville.
C’est contre mon avis que mon ami a tourné et s’est dirigé vers le centre-ville. Il n’y avait pas d’autoradio dans la voiture, nous ne pouvions donc pas savoir que les membres du Jamaat s’étaient introduits de force dans la Red House, le siège du Parlement, et qu’ils avaient tenté de renverser le gouvernement alors que la Chambre était en session. En même temps, ils avaient pénétré dans le QG de la police en faisant exploser une bombe (d’où venait la fumée aperçue sur la route), mais aussi dans les bâtiments de Radio Trinidad et de TTT. Bakr a alors utilisé leurs canaux de communication pour déclarer que le Jamaat était désormais au pouvoir.
Si nous n’avions pas fait ce détour par Port-d’Espagne, j’aurais très bien pu faire l’aller-retour jusqu’au bâtiment qu’on appelait la Television House avant qu’elle ne soit prise d’assaut, avant que les personnes qui s’y trouvaient ne soient prises en otages pendant presque une semaine, dont beaucoup garderont des séquelles psychologiques toute leur vie. C’est finalement quand mon ami s’apprêtait à me redéposer à TTT pour remettre les cassettes que j’ai évité le pire. Nous n’étions vraiment pas loin lorsqu’un petit groupe d’insurgés a avancé rapidement vers nous, tous armés de fusils automatiques. Ils se sont déployés en ligne pour nous bloquer la route. Mon ami a freiné brusquement et les a regardés, totalement stupéfait. J’ai dû lui crier dessus pour qu’il fasse marche arrière.
Plusieurs jours plus tard, l’équipe de production de TTT a été convoquée au Camp Ogden, une base militaire majeure. Par chance, au moment de l’intrusion, une équipe de production opérait en extérieur pour couvrir un match amical de football au stade national ; le signal provenant de la Television House a finalement été coupé et la chaîne a pu reprendre la diffusion grâce à cette équipe. Un couvre-feu très strict avait été mis en place. Seules les personnes détenant une accréditation presse pouvaient sortir dans la rue et filmer. C’était une tâche considérée comme « trop dangereuse » pour les femmes, mais j’avais néanmoins réussi à obtenir une accréditation et à me procurer un appareil photo.
Les images que j’ai pu prendre après les faits ne montrent qu’une partie de l’histoire, et bien qu’elles y apportent de la valeur, je pense que cela ne suffit pas. En l’absence de justice, en l’absence d’excuses collectives formelles, d’un dialogue national encadré sur notre traumatisme collectif et d’une réflexion commune sur ces événements, il ne nous reste que des fragments.
En dehors de la période d’incarcération durant laquelle des procédures d’appel étaient en cours, Bakr et ses hommes n’ont pas purgé de peine pour leurs actions. Ils se sont rendus avec des copies d’un accord d’amnistie en poche. Cet accord a ensuite été annulé par le Conseil privé, soulignant que trop de temps s’était écoulé et qu’il serait déraisonnable d’engager des poursuites à ce stade. Il a fallu attendre 20 ans pour qu’une commission d’enquête sur la tentative de coup d’État soit mise en place, et même là, les conclusions n’ont pas donné lieu à des retombées suffisantes. Quand je cherche à comprendre comment l’insurrection de 1990 nous a transformés à jamais, en tant que démocratie comme en tant que société — dont les fragments ont été marqués par la douleur, le temps et la routine —, j’en viens à me demander si tout s’emboîtera de nouveau un jour.
Bien sûr, il y a déjà eu des tentatives d’en rassembler les éléments. The National Trust [organisme de protection du patrimoine] et les Archives nationales, les médias, ainsi que la Galerie Rotunda de la Red House ont rassemblé des témoignages, des photos et des souvenirs de différentes expériences liées au coup. L’assaut du Parlement est retranscrit dans le Hansard [fr]. La présidente actuelle a instauré un hommage annuel aux 24 victimes ayant perdu la vie durant le coup d’État en installant des plaques gravées de leurs noms devant la résidence présidentielle. Wendell Eversley, un survivant du coup, organise une marche annuelle en mémoire des personnes tuées pendant l’insurrection, permettant aux gens de venir rendre hommage devant le mémorial de la flamme éternelle. Certains survivants ont écrit des livres pour raconter leurs expériences traumatisantes. David Rudder, un chanteur de calypso, a même écrit une chanson à propos de la sienne.
Mais, même plus de 30 ans après, une génération plus tard, s’est-on rapproché de la compréhension et de la guérison, ou la blessure continue-t-elle de s’envenimer ? Trinité-et-Tobago continue de faire face à des problèmes tels que des violences policières, des actes criminels violents (que beaucoup lient directement à la tentative de coup d’État et à l’incapacité du gouvernement à punir les auteurs de ces actes), la corruption généralisée et les trafics de drogues (que Bakr affirmait vouloir démanteler entièrement). Je crains qu’il y ait encore plus de questions que de réponses.
J’ai pu entendre toutes sortes d’opinions depuis 1990, allant jusqu’à glorifier les insurgés et à laisser entendre que le seul moyen pour le pays de se relever des répercussions du coup d’État serait que la police « liquide » ceux qui s’en servent comme modèle pour commettre des crimes en toute impunité. Ces deux extrêmes m’ont fait prendre conscience de l’importance de conserver tous les fragments de ce miroir qu’il nous reste. Mais il est tout aussi important de combler ces vides. Bakr est peut-être mort, mais le Jamaat doit encore répondre de ses actes. La vérité ne sortira que collectivement. Elle ne sera pas racontée parfaitement, certaines réalités seront difficiles à affronter, mais nous y arriverons.
Doit-on rassembler toutes ces informations au même endroit ? Et si l’on créait une sorte de musée retraçant cet événement et ses conséquences ? Ou alors un espace virtuel, qui serait peut-être plus simple, plus économique et doté d’une portée plus large ? L’insurrection de 1990 devrait intégrer les programmes scolaires, mais elle doit être comprise de tous. Je sais que nous sommes une jeune nation et que nous apprenons encore. Mais ne prenons pas les choses importantes à la légère, au risque de les voir s’effacer des mémoires. Nous parlons désormais haut et fort, à juste titre, de la manière dont nos colonisateurs ont effacé notre histoire passée [fr]. Mais l’histoire récente est tout aussi importante : si nous ne prenons pas activement le contrôle de notre propre récit, quelqu’un le fera pour nous, et cette histoire sera remplie d’inexactitudes et de déformations qui ont conduit trop d’entre nous à croire et à répandre des mensonges.
Rendons les informations fiables sur notre histoire plus accessibles. Les Archives nationales pourraient-elles, par exemple, proposer un accès numérique à leurs documents ? Peu importe la façon dont nous choisissons de rassembler ces fragments de 1990, c’est une étape nécessaire et légitime pour prendre en main notre destin collectif, et nous devons le faire avec prudence, avant que le temps ne déforme davantage nos souvenirs.
Ces fragments n’ont de sens que lorsqu’ils sont rassemblés. Dispersés, ils n’ont pas assez de force pour penser les séquelles de cette journée sombre et sanglante. Tous ensemble, ils pourraient bien empêcher que cette tentative de coup d’État à Trinité-et-Tobago ne se transforme en coup de grâce pour le pays.
Écrit par: Viewcom04
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