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“Nous ne le savons pas encore, et peut-être ne le saurons-nous jamais”
Initialement publié le Global Voices en Français

Image créée à l’aide d’élément Canva Pro.
Par où commencer ? C’est peut-être ce qui a traversé l’esprit du Trinidadien Jamir Nazir lorsqu’il a décidé d’écrire « The Serpent in the Grove », le texte qu’il a soumis à l’édition 2026 du prestigieux Commonwealth Short Story Prize. L’œuvre a été désignée lauréate régionale pour les Caraïbes et est ainsi devenue candidate au prix principal — sauf qu’il y a tout un débat pour savoir si c’est bien lui qui l’a écrit.
Le lundi 11 mai, j’ai reçu une alerte indiquant que Nazir s’était hissé en tête de la sélection caribéenne, accompagnée d’une mention précisant que l’information était sous embargo jusqu’à mercredi. Exactement une semaine plus tard, un collègue basé en Amérique du Nord m’a envoyé un mail pour me signaler qu’il avait vu circuler sur Bluesky des allégations selon lesquelles la nouvelle serait l’œuvre de l’intelligence artificielle (IA) :
In a Turing Test of sorts, it looks like a 100% AI generated story just won the Commonwealth Prize for the Caribbean region “for its lyrical precision and haunting atmosphere, the story stood out for the confidence and restraint of its voice.”
Published in Granta: granta.com/the-serpent-…
— Ethan Mollick (@emollick.bsky.social) 18 mai 2026 à 13:50
Dans une sorte de test de Turing, il semblerait qu’une nouvelle entièrement générée par une IA vienne de remporter le Commonwealth Prize pour la région des Caraïbes « par sa précision lyrique et son atmosphère envoûtante, le récit s’est distingué par l’assurance et la retenue de sa voix. »
La théorie de Mollick a rapidement gagné du terrain — après tout, il est professeur à l’Université de Pennsylvanie, spécialiste de l’entrepreneuriat, de l’innovation et de l’IA — mais elle n’avait pas encore été relayée par les grands journaux de référence, bien que j’aie vu des discussions similaires émerger sur Reddit et X :
Well, this is a first: a ChatGPT-generated story won a prestigious literary prize (The Commonwealth Prize).
“Not X, not Y, but Z” sentences everywhere, the “hums” trope, and plenty of other obvious markers of AI writing.
A major milestone for AI, at any rate…
@GrantaMag https://t.co/BWGBpRasNz pic.twitter.com/U6jWejprFv
— Nabeel S. Qureshi (@nabeelqu) 18 mai 2026
Eh bien, c’est une première : une nouvelle générée par ChatGPT a remporté un prix littéraire prestigieux (le Commonwealth Prize).
Des phrases du type « Ni X, ni Y, mais Z » partout, le thème récurrent des « bourdonnements », et bien d’autres marques évidentes de l’écriture par IA.
Une étape importante pour l’IA, en tout cas…
Quelques coups de fil à des sources fiables ont révélé que l’accusation était peut-être fondée. Ni la Commonwealth Foundation ni Granta, où sont publiés les textes lauréats, n’avaient encore fait de déclaration officielle, donc j’ai attendu. L’affaire était intéressante, mais si elle devait prendre de l’ampleur, je voulais pouvoir la traiter sans me contenter d’amplifier le bruit.
Ce qui m’a interpellé à ce stade, c’est que les accusations semblaient reposer en grande partie sur la syntaxe ; on en déduisait qu’une prolifération de tirets, associée à une tendance à définir les choses comme n’étant « pas ceci, mais cela », signifiait que l’histoire avait été générée en partie ou dans sa totalité, par une IA. ChatGPT, en particulier, est largement entraîné à adopter cette approche, mais ce type d’écriture existait bien avant les grands modèles de langage (LLM).
Dans un épisode du podcast This Week in Tech qui ne pouvait pas mieux tomber, l’auteure et futurologue Amy Webb a admis qu’elle ne pensait ni ne s’exprimait en phrases complètes : « Je suis une phrase mal construite […] c’est ma façon naturelle de parler et d’écrire. Puis ces bots sont devenus accros à Miranda et maintenant […] Je dois convaincre les gens qu’en fait, non, c’est juste ma façon d’écrire. »
Cela m’a fait penser à la façon dont s’expriment les habitants des Caraïbes, empruntant des chemins de pensée longs et sinueux avant d’en venir au fait. Estimant que l’IA a dans une certaine mesure discrédité l’usage du tiret, j’ai consulté mon exemplaire de « Elements of Style » de Strunk & White que je garde toujours à portée de main et qui conseille de n’utiliser les tirets — sans distinction entre le tiret long (em-dash) ou moyen (en-dash) — que « lorsqu’un signe de ponctuation plus courant semble inadéquat ». En d’autres termes, à utiliser avec modération.
Dans un texte de 3 385 mots, Nazir a utilisé les tirets approximativement 28 fois. Est-ce trop ? Et si c’est le cas, est-ce un excès stylistique ou un indicateur fiable que l’IA a été utilisée ? Où se situe la limite et qui en décide ?
Lors d’un appel WhatsApp, j’ai posé la question à Jarrel de Matas, professeur adjoint au département de bioéthique et de sciences humaines de la santé à l’University of Texas Medical Branch. Selon lui, puisque les détecteurs d’IA peuvent induire en erreur, nous avons besoin de paramètres de divulgation clairs.
« Quelle quantité de contenu généré par un LLM peut-on utiliser avant que cela soit considéré comme une pratique irresponsable ? » demande-t-il. « Si vous l’utilisez pour une vérification orthographique ou grammaticale, il s’agit de mécaniques d’écriture basiques. Si c’est juste pour obtenir un bref compte-rendu ou faire des recherches… je pense que ce sont des façons acceptables de l’utiliser, à condition qu’elles soient divulguées. Mais lorsque vous interagissez avec un système pour lui demander des idées, vous lui conférez une certaine autorité sur le processus de création. »
Il qualifie la situation de « tournant décisif pour la créativité ».
Le 19 mai, le journal britannique The Guardian a publié un article sur la controverse, citant Sigrid Rausing de la revue Granta : « Il se peut que les juges aient décerné un prix à une œuvre relevant du plagiat par IA – nous ne le savons pas encore, et peut-être ne le saurons-nous jamais. »
La revue a déclaré avoir soumis le texte de Nazir à l’IA Claude pour déterminer si son histoire avait été générée par une IA, un cas classique de “himself to himself,” pour citer The Mighty Spoiler. Le chatbot a conclu que le texte n’avait « presque certainement pas été produit par un humain sans assistance ».
L’écrivain trinidadien Kevin Jared Hosein, lauréat régional du prix en 2015, était furieux que la Commonwealth Foundation continue de soutenir Nazir, affirmant que « The Serpent in the Grove » est le résultat de son propre travail, et que la nouvelle — tout comme d’autres textes soumis pour l’édition 2026 ayant également été signalés pour un recours potentiel à l’IA — figure toujours sur le site web de Granta.
L’aveu de Rausing selon lequel il y a « une certaine ironie dans le fait qu’au-delà des pressentiments humains, l’IA elle-même est l’outil le plus efficace à notre disposition pour déceler ce qui est généré par l’IA », n’est qu’une maigre consolation. Hosein a mis au défi : « Vous avez des yeux humains. Vous serez le jury. Tout d’abord, la photo de Jamir est le fruit d’une modification par IA. Il l’a admis. S’il est prêt à tromper la Fondation sur ça, pourquoi en rester là ? »
Hosein est l’un des juges pour le Brooklyn Caribbean Literary Festival 2026, qui vient de publier sa politique sur l’utilisation de l’IA pour son concours de nouvelles. Le règlement interdit l’utilisation d’« outils basés sur des LLM pour générer, modifier, réviser, résumer, ou aider de quelque manière que ce soit à la préparation de votre contribution ». Tandis que certains écrivains régionaux étaient satisfaits de la position du festival, elle semble quelque peu idéaliste compte tenu du fait qu’on ne peut désormais plus faire de recherche Google sans être confronté au résumé IA (AI Overview) standard du moteur de recherche en haut de la page.
De Matas me rappelle qu’à l’arrivée fracassante de ChatGPT en novembre 2022, la discussion s’articulait autour de la mort des études littéraires. « À l’époque, la menace c’était que nous cessions de réfléchir », se souvient-il. « Mais aujourd’hui, ce qui semble inquiéter c’est que “Nous ne pouvons plus faire preuve de créativité” ».
Les juges du concours ont eux aussi essuyé de vives critiques. Un article de WIRED a souligné que l’auteure jamaïcaine Sharma Taylor, qui faisait partie du jury « a été accusée d’avoir utilisé l’IA pour rédiger le résumé descriptif qui accompagnait la nouvelle “The Serpent in the Grove” en tant que lauréate régionale », ajoutant que Pangram — que les experts en IA qui avaient initialement tiré la sonnette d’alarme ont utilisé pour évaluer la nouvelle de Nazir — a estimé que le texte de Taylor était « assisté par IA ».
Dans une discussion WhatsApp, Tori Egherman, membre de la communauté Global Voices, a du mal avec le fait « que l’IA — qui a été entraînée à partir de très bons écrits humains, souvent sans leur consentement — puisse juger si un texte a été généré par une IA ou non […] Je vois tellement de créateurs humains accusés d’utiliser l’IA alors que c’est l’IA qui a été entraînée sur leurs œuvres. Allez savoir.
La Commonwealth Foundation et Granta ont toutes deux été critiquées pour l’équanimité de leur réponse, mais comment auraient-elles pu réagir autrement ? « Nous nous basons sur des suppositions pour combler le vide », explique De Matas. « Je pense que certains “marqueurs évidents” donnent à certaines parties du texte une allure de contenu généré par l’IA, mais je pense aussi que c’est difficile à prouver. »
Il s’intéresse à la manière dont nous pourrions profiter de la situation actuelle pour développer des outils capables de vérifier, sans l’ombre d’un doute, ce que beaucoup pensent voir, et il suggère d’y parvenir en suivant les tendances — ensembles de données, stylométrie : « Il faudrait un travail considérable pour coder le style. Ce n’est pas impossible, mais nous aurions besoin d’incitations pour mettre en place des garde-fous. » En tant que modèle d’apprentissage automatique, continue-t-il, ChatGPT s’entraîne sur les données qu’il trouve et les affine en permanence, sans pour autant perdre sa structure. « Vous pouvez lui demander cent choses et il en dira 99 de la même façon », ajoute-t-il. « Il ne change pas de style. Il change l’information. »
Dans le contexte d’une course à l’IA qui avance rapidement, un tel outil semble indispensable, d’autant que ces évolutions semblent nous pousser vers une utilisation accrue. « Nous pensons avoir le choix », déplore De Matas, « mais ce n’est pas le cas ; tout est désormais piloté par l’IA. Cela touche la génération d’images, les téléphones, les systèmes d’exploitation et par conséquent, nous en faisons de moins en moins. »
Une amie m’a récemment raconté une discussion qu’elle a eue avec une lycéenne trinidadienne, qui lui a dit que toutes les évaluations scolaires (SBA) qu’elle et ses camarades soumettent passent par un logiciel de détection d’IA, et qu’il existe un seuil de détection à ne pas dépasser. Super, mais il y a un hic : si elle rend un devoir « parfait », son travail est considéré comme étant généré par l’IA. Elle est donc forcée de soumettre des copies comportant des erreurs volontaires, ce qui lui vaut des points en moins.
Dans une publication LinkedIn, Nazir a adopté une position similaire, remettant en question la précision des outils de détection d’IA comme Pangram : « C’est un fait que les détecteurs d’IA ne sont absolument pas dignes de confiance et génèrent des résultats faussement positifs lorsqu’ils évaluent une prose humaine brillante. On ne peut pas laisser des algorithmes décréter qu’un humain est incapable de produire une œuvre littéraire de haut niveau. »
Donc qu’est-ce qui fait la qualité d’un écrit ? Afin d’y voir plus clair, j’ai relu « Phèdre » de Platon, qui mentionne des choses comme le pouvoir de la vérité à toucher à l’universalité de l’expérience humaine.
Dans ce texte, Socrate, qui privilégie la rhétorique à l’écrit, déclare : « [l’écriture] va produire l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront apprise parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire ; en lui faisant confiance, ils se rappelleront les choses du dehors par des empreintes étrangères, et non du dedans par eux-mêmes […] Tu ne donnes pas à tes disciples la vérité, mais seulement l’apparence de la vérité, ils auront l’air d’être savants sans l’être réellement. » Platon, véritable visionnaire, aurait tout aussi bien pu parler de l’intelligence artificielle.
À mesure que l’IA continue d’être nourrie avec des contenus humains, elle va s’améliorer ; c’est déjà le cas. Il devient donc encore plus difficile de discerner ce qui est humain de ce qui ne l’est pas. Au milieu des vives réactions, un ami enseignant m’a posé une question théorique : « Si l’on prouve qu’une bonne histoire a été écrite par une IA, cela en fait-il pour autant une moins bonne histoire ? » À mon sens, oui, car il lui manque l’authenticité de l’expérience humaine, là où résident intrinsèquement la puissance et la vérité des histoires.
Cela me rappelle une anecdote concernant une confrontation supposée entre le célèbre acteur shakespearien Richard Burton et l’évêque catholique américain Fulton Sheen. Dans cette histoire (quelque peu IA-esque il faut le reconnaître), on a demandé à chacun de lire le Psaume 23 pour voir qui susciterait la plus vive émotion. L’interprétation de Burton lui a valu une standing ovation ; tandis que Sheen a laissé l’auditoire dans un silence recueilli, le juge a conclu que si Burton connaissait le passage, Sheen, lui, connaissait le berger.
De Matas et ses pairs sont désormais régulièrement confrontés à la probabilité que l’IA transforme notre rapport à notre propre humanité — « nos façons de tisser des liens, l’originalité, nos sources d’inspiration, des choses que nous tenions pour acquises du simple fait d’être humains ». Même le pape Léon XIV s’est exprimé sur le sujet ; sa première encyclique soutient que l’épanouissement humain découle de nos limites, et non de leur absence. L’IA, en revanche, rend tout immédiat et facile. Il n’y a plus d’effort à fournir et, comme tout écrivain peut en témoigner, cet effort est bien réel.
« Je pense que ce que nous perdons c’est le soi, cette capacité à être honnêtes les uns envers les autres ; envers nous-mêmes », souligne De Matas, « et c’est un concept si nébuleux qu’on ne peut pas le quantifier. On ne peut pas coder l’honnêteté. »
Des écrivains reconnus n’ont pas jugé l’histoire de Nazir digne d’intérêt. Malgré l’appréciation de la Commonwealth Foundation qui a salué sa « précision lyrique » et « l’assurance et la retenue de sa voix » Hosein a trouvé que ça « manque d’intentionnalité derrière l’étrangeté qu’elle présente comme de la “grande” littérature. Aucune de ses métaphores ou comparaisons ne sert les personnages ou le récit. À y regarder de plus près, on constate un usage excessif d’aphorismes (non justifiés) et je trouve toujours les histoires IA aériennes ou glissantes, comme s’il leur était impossible de s’ancrer dans un moment particulier pour soutenir l’émotion ou la tension, ne faisant qu’en évoquer l’idée. »
Marlon James, écrivain jamaïcain lauréat du prix Booker a simplement fait remarquer avec esprit : « Oubliez l’IA une seconde. Une histoire a remporté un concours international avec une phrase telle que : “La fille a souri comme le lever du soleil au-dessus d’un évier”. » De tels commentaires indiquent un double problème. Premièrement, savoir si Nazir et les deux autres écrivains accusés d’avoir eu recours à l’IA ont dit la vérité lorsqu’ils ont affirmé à la Fondation que leurs œuvres étaient le fruit de leur propre création, et deuxièmement, déterminer si l’écriture a du mérite.
Répondant au premier point dans une déclaration datée du 19 mai, la Commonwealth Foundation a défendu la « rigueur » de son processus d’évaluation : « Tant qu’il n’existera pas d’outil ou de processus fiable pour détecter l’usage de l’IA, capable de relever les défis liés aux œuvres de fictions inédites, la Fondation et le Commonwealth Short Story Prize devront se fonder sur un principe de confiance. »
Cependant, face à la montée des critiques, la directrice générale de la Fondation, Razmi Farook, a jugé nécessaire d’aborder le « devoir de prudence » de l’organisation. Qualifiant l’IA comme étant « le plus gros problème pour une grande partie du monde de la création », elle a constaté : « Si nous saluons le débat constructif autour de cette question complexe et nuancée, nous sommes profondément préoccupés par le ton d’une grande partie des échanges à ce sujet. Au cœur de tout cela, il y a des personnes bien réelles : des écrivains qui se battent pour leur art, des juges dévoués et une équipe passionnée. »
Elle a également fait part de la déception de la Fondation de voir le travail des lauréats actuels, mais aussi des précédents, remis en question, tout en ajoutant : « Nous estimons qu’il est essentiel de reconnaître la peine ressentie par toutes les personnes impliquées ou touchées par les récents débats autour du Short Story Prize. Nous apportons notre soutien à nos lauréats, aux écrivains présélectionnés, aux membres du jury, aux anciens participants et à toute notre communauté. »
Leur message est clair, du moins pour moi, en ce qui concerne la question de la qualité : écrivains, lecteurs, critiques, spécialistes de l’IA et commentateurs sur les réseaux sociaux peuvent tous avoir leur avis, mais le dernier mot quant à la valeur d’une œuvre revient aux personnes chargées de l’évaluer.
Pour De Matas, c’est là tout l’enjeu : « De la même façon que les outils IA et leurs développeurs manquent de transparence, cette situation devrait servir de révélation pour le prix lui-même, car il ne fait pas vraiment preuve de transparence non plus. Cela en dit autant sur la production créative que sur les critères utilisés pour juger ces œuvres. »
L’IA était destinée à devenir une partie intégrante de notre existence. La technologie évoluait dans ce sens depuis un moment déjà, mais l’espoir était qu’elle accomplisse — comme Rosie dans « Les Jetsons » — des tâches opérationnelles avec efficacité pour nous, laissant aux humains le soin de se concentrer sur les activités créatives. Au lieu de cela, nous sommes face à Sam Altman d’OpenAI, se vantant d’« un nouveau modèle doué pour l’écriture créative » et « qui a parfaitement saisi l’esprit de la métafiction ».
Alors que les modèles d’IA progressent à une vitesse vertigineuse, même s’ils ont un impact négatif sur la planète et les populations, la réglementation, la législation et les outils de discernement sont à la traîne. Sur Substack, James O’Sullivan a avancé que la stylométrie, « une technique relevant des humanités numériques qui vise à mesurer le style littéraire — c’est-à-dire la façon dont un texte est écrit, ou plutôt, par qui il a été écrit, » pourrait s’avérer utile dans ce genre de situation. « Comptez les mots les plus fréquents d’un corpus (il s’agit toujours de mots grammaticaux comme “le”, “et”, “de”, “je”,”était” ) », conseillait-il, « standardisez ces données par rapport à l’ensemble du corpus, et le profil obtenu constitue un indicateur assez fiable pour identifier qui a écrit quoi. »
Dans une autre publication, O’Sullivan reconnaissait que « The Serpent in the Grove » présentait quelques signaux d’alerte : « La négation utilisée pour annoncer une révélation figure parmi les tics rhétoriques les plus courants des modèles linguistiques actuels lorsqu’ils sont invités à adopter un registre littéraire. » Il a aussi mentionné les divers aphorismes ayant « la cadence de la profondeur mais peu de sens réel », des « associations verbe-nom délibérément étranges » ainsi que « le réflexe de privilégier la parabole au détriment de l’action ».
« Mais peut-être », a-t-il poursuivi, « que Nazir a bel et bien écrit The Serpent, ce qui ne serait pas la première œuvre de fiction formatée à être primée (Je vois très bien ChatGPT recevoir le prix Booker un jour). » Pour revenir au tweet qui a déclenché tout ce débat sur les textes générés par des bots, O’Sullivan a déclaré : « La mise en scène en dit long. En qualifiant cela de “test de Turing”, Ethan Mollick a implicitement reconnu le problème majeur auquel les lecteurs (et les éditeurs) sont confrontés à l’ère des LLM : il n’est plus possible de déterminer avec certitude si un texte a été écrit par un humain juste en le lisant. Si c’était possible, aucun test ne serait nécessaire. »
Il est ensuite allé au cœur du sujet : « Les conséquences dépassent largement le cas de Nazir. Si l’on permet aux “détecteurs” d’IA et aux accusations sur Bluesky de servir de preuve suffisante pour dénoncer publiquement un auteur, les écrivains qui en pâtiront seront ceux dont le style présente des similitudes superficielles avec la prose générée par IA, pour des raisons n’ayant rien à voir avec l’utilisation de cette technologie. »
Cela inclut, d’après ma propre expérience éditoriale, les écrivains dont l’anglais n’est pas la première langue, les écrits universitaires et la prose fleurie dépendante de l’omniprésent tiret long. Cela pourrait-il également inclure le « processus d’écriture inhabituel » de Jamir Nazir, qu’il a partagé avec Erica Wagner, du journal britannique The Observer ? « Des problèmes de santé chroniques rendant physiquement impossible une saisie prolongée au clavier en position assise » lui a-t-il expliqué, l’obligent à écrire par dictée vocale, avec des retouches au clavier minimes. Cela donne un visage très humain à ce que beaucoup considèrent avant tout comme une question technique, voire morale.
« Voici le problème auquel nous sommes confrontés », résume O’Sullivan. « Nous ne voulons pas que de soi-disant auteurs remportent des prix littéraires pour de la bouillie produite par IA, mais de la même façon, nous ne voulons pas d’une situation où il suffirait d’une capture d’écran d’un détecteur d’IA et d’une publication sur Bluesky pour être publiquement accusé de fraude. »
J’ai entendu toutes sortes de questions soulevées au sujet de ce fiasco, la plus fréquente était sans doute : « Comme les juges ont-ils pu ne pas s’en apercevoir ? » Savez-vous, sans l’ombre d’un doute, si Nazir et les deux autres accusés sont coupables d’avoir utilisé l’IA ? Moi, je ne sais pas, mais je vais vous dire ce que je sais. Bien que le jury du prix soit aussi diversifié que les régions dont il s’occupe, il arrive souvent qu’il ne nous voie pas.
Dans son article intitulé « Comment lire la littérature postcoloniale », Lina Abushouk soutenait que la justification avancée par la Fondation pour le choix de cette nouvelle révélait « un vocabulaire critique devenu purement décoratif — des expressions telles que “richement évocateur”, “détail sensoriel” ou “voix mélodieuse”, flottant sans aucun lien réel avec les phrases écrites sur la page. La sélection de Nazir ne tient donc pas tant à l’utilisation de l’IA qu’à l’ironie des conceptions euro-américaines sur l’inintelligibilité de l’écriture postcoloniale. »
Elle explique ensuite que « les grands modèles de langage n’inventent rien. Ils apprennent à prédire quels types de phrases ont tendance à en suivre d’autres. Cela signifie que lorsqu’un LLM génère une fiction “littéraire” se déroulant dans les Caraïbes postcoloniales, il ne cherche pas l’originalité — il vise la version la plus probable de ce à quoi ressemble une telle fiction dans les textes qui ont servi à son entraînement. Il reproduit la densité atmosphérique attendue, le poids escompté du paysage et du labeur, ainsi que l’imagerie convenue de la pauvreté et de la résilience. Le scandale réside dans le fait que les formules existantes pour une prose postcoloniale “authentique” sont déjà si codifiées qu’un modèle de langage peut les reproduire de manière convaincante. De cette façon, l’IA ne bouleverse pas tant le goût littéraire qu’elle n’en expose ses structures. »
Abushouk poursuit : « D’autres ont fait remarquer que certains membres du jury sont eux-mêmes issus du Sud Global, ce qui suggère qu’il ne s’agit pas simplement d’une histoire d’étrangers venus de la métropole pour imposer leurs attentes. En réalité, cela rend la situation plus insidieuse encore : un ensemble de présupposés esthétiques si profondément institutionnalisés qu’ils peuvent être reproduits de l’intérieur. »
En comparant toute cette affaire à la relation qu’entretenait Amos Tutuola avec la maison d’édition Faber and Faber dans les années 1950, Abushouk a émis cette hypothèse : « Faber ne l’a pas célébré malgré ses irrégularités linguistiques […] c’est précisément pour elles qu’il l’a célébré. C’est ce caractère “incorrect” de l’anglais qui importait — il authentifiait le primitif. […] La structure de l’erreur demeure identique sur sept décennies : une incohérence qui disqualifierait un écrivain européen est reconvertie en signe d’authenticité dès lors qu’elle est associée à la bonne géographie culturelle. C’est ce qui révèle, en fin de compte, la controverse autour de l’IA — non pas un nouveau problème engendré par la technologie, mais un ancien problème rendu soudainement visible.
L’idée que Tutuola puisse être perçu comme n’étant « pas grammaticalement correct » m’a fait réfléchir. Je me suis remémoré les échanges entre Nazir et Wagner, et les considérations de cette dernière après qu’un outil de vérification par IA ait déterminé que la photo de Nazir avait été soit lourdement retouchée, soit générée par IA : « Pourquoi ne pas utiliser tous les outils à sa disposition si l’on a du mal à obtenir une photo convenable ? »
Elle a ajouté : « Son premier message sur LinkedIn comportait des fautes d’orthographes et n’était pas grammaticalement correct. Quel éclairage cela apporte-t-il sur sa nouvelle primée, à l’écriture soignée ? Aucun ? Un peu ? Beaucoup ? » Certains diraient que cette lumière est crue, brûlante, interrogatrice ; qu’elle démasque un escroc. Pourtant, il existe des textes à la ponctuation irréprochable qui ne disent rien de pertinent, et des récits grammaticalement imparfaits qui peuvent toucher quelque chose de profond entre les mains d’un éditeur compétent.
Si Tutuola tentait de lancer sa carrière d’écrivain aujourd’hui, un éditeur prendrait-il le risque de le publier, ou serait-il écarté en raison de ses solécismes ? Utiliserait-il l’IA comme un outil s’il estimait que cela lui permettait de jouer à armes égales ? S’agit-il même d’un outil ? Une récente discussion sur Bluesky suggérait qu’il n’était pas dans l’intérêt des utilisateurs de désigner ainsi les LLM :
Speaking of which: Consider referring to ChatGPT, Gemini, Claude, and so on, as ”products” or “apps” rather than “tools”; the latter tends to obscure their relationship to the companies behind them and makes it sound like they exist just to help us. (3/x)
— Vauhini Vara (@vauhinivara.bsky.social) 12 Mai 2026 à 12:33
À ce propos : envisagez de faire référence à ChatGPT, Gemini, Claude, etc., comme des « produits » ou « apps » plutôt que comme des « outils » ; ce dernier terme a tendance à occulter le lien avec les entreprises qui les ont créés et donne l’impression qu’ils n’existent que pour nous aider. (3/x)
La terminologie mise de côté, De Matas affirme que l’utilisation de l’IA comme un outil (plutôt que comme une sorte de collaborateur créatif) permet de transcender les barrières linguistiques ; si cela confère un avantage, s’agit-il d’un avantage en matière d’expression ou d’imagination ? Cela change les règles de la paternité d’une œuvre », confirme-t-il. « Nous nous sommes longtemps appuyés sur une conception traditionnelle de l’auteur liée au pédigrée, et ce que ces systèmes d’IA démontrent c’est que beaucoup d’entre nous peuvent devenir des “artistes”. S’agit-il simplement d’une nouvelle étape de cette évolution ? La question fondamentale est de savoir comment la notion d’auteur doit désormais évoluer. »
Lorsqu’il a récemment dû évaluer des internes en médecine sur des études de cas présentées en personne, De Matas a constaté que la qualité de certaines présentations n’était pas à la hauteur de la qualité de leur écrit. Ainsi, prouver que l’on est bien l’auteur d’un texte tient peut-être moins à l’écriture elle-même qu’aux « liens et à l’authenticité que l’on y apporte ». Comme pour toute soutenance de thèse au cours de l’histoire, si vous êtes capable de défendre votre travail avec éloquence, il est fort probable que vous en soyez l’auteur.
Dans tous les cas, le monde de la littérature a ses gardiens et des concours comme le Commonwealth Short Story Prize contribuent à ouvrir ces portes. Naturellement, les écrivains doivent fournir des efforts pour perfectionner leur art et affirmer leur voix, c’est pourquoi des festivals tels que le Bocas Lit Fest sont si essentiels. Le Bocas a toujours apporté tout le soutien possible aux écrivains de la région, même lorsque ses propres structures de financement se sont retirées.
Il ne s’agit pas seulement des écrivains, mais aussi des lecteurs. Si nous voulons espérer rivaliser avec l’IA, la lecture est incontournable. Commençons par des livres écrits avant l’avènement de l’IA. Ils aiguiseront notre discernement, enrichiront notre vocabulaire, nourriront notre esprit, stimuleront notre imagination et nous permettront d’être mieux (quoi que pas parfaitement) équipé pour distinguer le travail de l’artisan de celui du chatbot.
Bien sûr, nous avons probablement déjà atteint le point de non-retour. Que Nazir ait eu recours ou non à l’IA, ou à quel degré, les doutes pesant sur l’intégrité de son œuvre, qu’ils soient fondés ou non, ont sans doute freiné sa carrière d’écrivain avant même qu’elle ne décolle. Il est devenu, le visage généré par l’IA dans un débat qui nous dépasse déjà.
Pour reprendre une phrase écrite par Nicholas Laughlin, directeur du festival Bocas, dans un hommage à V.S. Naipaul : « L’algèbre morale de l’art est difficile, et elle devrait nous troubler. » Les implications humaines de l’algèbre morale de l’IA devraient nous troubler davantage encore.
Écrit par: Viewcom04

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