Sa renommée ne connaît pas de limites et attire des personnes de tous horizons
Initialement publié le Global Voices en Français
Joy est une jeune femme originaire de Californie ; elle porte une robe traditionnelle appelée shapan et s’exprime en kazakh, une langue qu’elle a commencé à apprendre trois mois plus tôt. Cette scène s’est déroulée à Londres, avant le concert du chanteur kazakh Dimash Qudaibergen à l’OVO Arena Wembley le 12 novembre 2025.
Kanat Aitbayev, le père et producteur de Dimash, a rencontré Joy et a enregistré leur conversation, mettant en lumière une réalité frappante : Joy avait traversé le monde entier pour entendre Dimash chanter en direct.
Des milliers de fans venus de dizaines de pays le suivent à travers les continents, attirés non seulement par ses capacités vocales, mais aussi par quelque chose de plus profond. Aujourd’hui, Dimash est sans doute le chanteur kazakh le plus célèbre hors de son pays natal et a atteint une renommée mondiale dont aucun autre artiste kazakh ne s’est jamais approché.
Ce phénomène soulève une question : Qu’est-ce qui se cache derrière le succès fulgurant de Dimash ?
Une famille de musiciens
Né en 1994, Dimash est devenu un chanteur de renommée internationale très tôt dans sa carrière. Il est célébré en tant qu’ambassadeur culturel du Kazakhstan, admiré pour son talent vocal.
L’histoire de Dimash commence à Aktobe, une petite ville de l’ouest du Kazakhstan. Ses parents sont des figures établies de la vie culturelle de la région. Son père, Kanat Aitbayev, est auteur-compositeur et chanteur. Sa mère, Svetlana Aitbayeva, est chanteuse professionnelle. Tous deux ont occupé des fonctions publiques et reçu le titre de « Travailleur émérite du Kazakhstan ».
En 2014, Dimash a obtenu son diplôme au Collège de musique Zhubanov. En 2018, il a terminé son master à l’Université nationale kazakhe des arts.
Son atout le plus remarquable est sa voix, qui couvre plus de six octaves, parcourant cette étendue avec une aisance impressionnante. Ce talent, soutenu par le parcours professionnel et le réseau de ses parents, l’a propulsé sur les grandes scènes.
Une opportunité décisive s’est présentée en 2016, lorsque le journaliste et producteur kazakh Yertay Nusipzhanov a invité Dimash à auditionner pour l’émission chinoise « Singer », un concours de chant.
Lors de l’édition 2017 de l’émission, ses prestations vocales lui ont valu une grande popularité auprès du public chinois, et sa deuxième place a constitué un véritable tremplin pour sa carrière.
Voici une vidéo YouTube de Dimash interprétant la chanson française « S.O.S. d’un terrien en détresse » lors de l’émission Singer.
Bien qu’il se produise principalement en kazakh, sa langue maternelle, il possède une vaste palette linguistique et aurait chanté dans au moins 16 langues, dont l’anglais, le mandarin, le russe, le français (comme illustré ci-dessus), l’italien, l’ukrainien, le turc, le serbe, le kirghiz, l’allemand, l’espagnol, et bien d’autres.
Sa popularité a rapidement dépassé les frontières du Kazakhstan et de la Chine. En 2019, il a lancé sa première tournée mondiale, « Arnau », se produisant au Kazakhstan, en Russie, aux USA, en Lettonie et en Ukraine.
Les « Dears »
La deuxième tournée mondiale de Dimash, « Stranger » (2022–2025), l’a conduit dans treize pays et a rencontré un immense succès. Au Mexique, par exemple, les billets pour deux concerts se sont vendus en seulement huit minutes, portés par le soutien de ses fans, les « Dears », qui assistent à ses concerts et propagent sa musique à travers le monde.
Voici une vidéo YouTube récapitulant le concert au Mexique.
L’année dernière, Esther Uhlmann, l’une des Dears venues de Suisse, a publié un livre en anglais et en kazakh consacré à la musique de Dimash.
« Mes fans me traitent avec beaucoup d’amour et de respect… c’est pourquoi j’ai choisi ce mot — “Dears” », explique Dimash, soulignant ainsi le lien privilégié qui l’unit à son public.
En effet, Dimash a su gagner l’admiration de ses fans grâce à son attitude chaleureuse et respectueuse. Il prend le temps de signer des autographes, de poser pour des photos, de serrer des mains et de prendre ses fans dans ses bras.
Comme durant son concert à Barcelone en novembre 2025, durant lequel il a invité sur scène une jeune Kazakhe en tenue traditionnelle pour interpréter l’une de ses chansons à ses côtés.
Dimash comprend sûrement ce que représente, pour de jeunes chanteurs en herbe, le fait de partager la scène avec lui et de sentir ses encouragements.
Sa bienveillance s’exprime tout particulièrement au sein de sa famille. Il guide son jeune frère, Mansur. Depuis la première tournée mondiale de Dimash, Mansur partage la scène avec lui, jouant de la guitare et de la dombra, l’instrument national du Kazakhstan.
Il se montre tout aussi attentif envers sa sœur Raushan — qu’il s’agisse de soutenir son restaurant Daididau ou d’interpréter une chanson lors de son uzaty, une cérémonie traditionnelle de fête de départ précédant le mariage.
Voici une vidéo YouTube montrant Dimash en train de chanter lors du mariage de sa sœur.
Comme l’a fait remarquer la journaliste kazakhe Akdidar Abdimaulen, Dimash a cultivé l’image d’un « vrai artiste », plutôt que celle d’un simple « produit commercial ». Cela vient peut-être du fait que ses qualités personnelles — modestie, dévouement envers sa famille et humanité — trouvent un écho universel, au-delà des frontières et des nationalités.
Un artiste transcendant
La popularité de Dimash au Kazakhstan peut aussi être comprise à la lumière de l’histoire du pays. Après plus de deux siècles sous domination tsariste puis soviétique, le Kazakhstan a obtenu son indépendance en 1991 et n’a depuis cessé de bâtir et d’explorer son identité nationale.
Dans ce processus continu, marqué par des sentiments postcoloniaux, l’image publique de Dimash reste importante pour la population locale. S’exprimant sur Euronews en 2024, il a défini sa mission comme celle de « faire découvrir au monde la culture et la musique traditionnelle du pays ».
La musique, en effet, agit comme une sorte d’ambassadrice nationale. Son interprétation de la chanson folklorique Samaltau, décrivant les épreuves endurées par les Kazakhs enrôlés de force dans les bataillons de travailleurs en 1916, permet aux auditeurs étrangers de découvrir cette période douloureuse de l’histoire du Kazakhstan, le tout porté par une composition et une mélodie magnifiques.
En parallèle, l’ascension musicale fulgurante de Dimash n’a pas échappé aux autorités kazakhes. « Dimash Kudaibergenov est devenu une star internationale, faisant découvrir la culture de notre pays au monde entier », a déclaré le président Kassym-Jomart Tokayev, après sa participation à l’émission « Singer ». Depuis lors, l’État a constamment salué son travail et ses efforts.
En 2019 et 2023, il a reçu les plus hautes distinctions nationales, « Travailleur émérite du Kazakhstan » et « Artiste du peuple du Kazakhstan » respectivement. Au début de l’année 2024, après avoir reçu les félicitations du président à la télévision nationale, Dimash a interprété l’hymne national à Akorda, la résidence présidentielle : un événement largement perçu comme la consécration de son statut au plus haut niveau de l’État.
Voici une vidéo YouTube de Dimash interprétant l’hymne national.
Cependant, cette reconnaissance officielle de haut niveau n’a pas empêché le chanteur de faire occasionnellement des critiques politiques soigneusement formulées — des propos généralement mal vus dans un État autoritaire.
Lors des manifestations de masse au Kazakhstan en janvier 2022, il a déclaré sur les réseaux sociaux que « la population traverse une période difficile ». Il a également appelé les « personnes compétentes au pouvoir » à « prendre rapidement les décisions adéquates ».
Pourtant Dimash semble conscient des limites de l’expression politique et veille à ne pas dépasser les bornes. À bien des égards, il adopte une attitude retenue, presque diplomatique, dans ses prises de paroles publiques.
Cette approche a été visible en 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Dimash a exclu la Russie de sa tournée, malgré les liens étroits qu’il entretenait auparavant avec l’industrie musicale russe.
En septembre 2022, lors d’un concert au Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles, il a chanté pour la première fois « The Story of One Sky ». Les paroles sont résolument anti-guerre et semblent faire écho à la chanson iconique de John Lennon, « Imagine », qui a depuis longtemps été saluée comme un hymne magistral à la paix.
Voici le clip officiel de la chanson.
Par la suite, les nominations de Dimash en tant qu’ambassadeur de bonne volonté de l’Organisation internationale pour les migrations, aux niveaux régional et mondial en 2023 et 2025 respectivement, renforcent le lien entre sa dimension artistique et son engagement humanitaire.
En fin de compte, l’ascension de Dimash ne peut pas être réduite à une seule explication. Malgré ses capacités vocales extraordinaires, son répertoire, puisant souvent dans la musique traditionnelle et le style d’opéra, ne rentre pas dans les catégories « pop » conventionnelles et pourrait ne pas intéresser les plus jeunes.
Pourtant son identité artistique continue d’attirer des milliers de fans, comme Joy en Californie et Esther en Suisse. La réponse se trouve possiblement dans la façon qu’a Dimash d’interagir avec des publics variés : grâce à une connexion humaine profonde et, peut-être, une sagesse qui dépasse son âge.