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70 ans après, la justice argentine classe « l'Opération massacre » comme un crime contre l'humanité et condamne l’État
Le tribunal a ordonné des mesures réparatrices que les familles attendent depuis trop longtemps
Initialement publié le Global Voices en Français

Une maison dans le Grand Buenos Aires où les victimes ont été séquestrées pendant la si tristement connue « Opération Massacre ». Photo de Rodolfo Walsh, domaine public [fr].
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en espagnol.]
Durant la nuit du 9 juin 1956, un groupe d’hommes se sont rassemblés dans une maison de la commune de Florida située dans la banlieue de Buenos Aires pour écouter un combat de boxe diffusé à la radio. Certains étaient simplement des voisins et des amis du propriétaire, alors que d’autres, eux, étaient des partisans du Péronisme qui étaient informés d’une possible annonce à la radio annonçant un coup d’état visant à renverser la dictature qui avait destitué le Président Juan Domingo Perón [fr] l’année précédente.
Le plan avait déjà échoué avant même qu’il n’est pu commencé. Vers 23h, des hommes armés ont fait irruption sur les lieux à la recherche de Raúl Tanco, considéré comme l’un des cerveaux du coup d’État. Par la suite, tous les hommes présents dans la maison ont été arrêtés, peu importe qui ils étaient. À l’aube, cinq d’entre eux avait déjà été exécutés dans une décharge dans la ville de José León Suárez située dans le Grand Buenos Aires, et sept autres y ont survécu.
Le journaliste et auteur argentin Rodolfo Walsh [fr], qui faisait partie des anti-Péroniste à l’époque, a fini par croire à cette histoire incroyable, qu’il a publiée dans ce qui est considéré comme le premier roman non fictionnel [fr], nommé Opération Massacre en 1957. 70 ans après, la justice argentine a reconnu les exécutions de José León Suárez de crime contre l’humanité.
La juge Alicia Vence a rendu son verdict le 22 juin 2026. Elle a déclaré qu’il était prouvé que des hauts responsables de la dictature ont ordonné l’Opération, le Général Pedro Eugenio Aramburu [fr] et l’Amiral Isaac Francisco Rojas mais aussi les agents de police Juan Constantino Quaranta, Desiderio Fernández Suárez et Rodolfo Rodríguez Moreno.
La juge a stipulé que si les coupables étaient encore en vie aujourd’hui pour être jugés, ils auraient été condamnés à la prison à perpétuité. Elle a ordonné des mesures réparatrices que les familles attendent depuis maintenant plus de 70 ans, cela inclut la réhabilitation du nom et de l’honneur des douze victimes, la publication du jugement dans les bulletin officiels et dans les journaux régionaux, d’intégrer des faits historiques dans les programmes éducatifs, l’installation de plaques commémoratives aux endroits où ont eu lieu le drame et la création d’un mémorial situé sur le site de la décharge de José León Suárez.
Pour la première fois, les familles des victimes ont pu se faire entendre dans les tribunaux. Durant les auditions, Berta Carranza, la fille de Nicolás Carranza, un des exécutés, a déclaré : « Je veux juste que justice soit faite. Même si les coupables ne sont plus là, je veux que la vérité soit reconnue ».
En 1955, le Général Aramburu mène un coup d’État pour renverser Perón, celui-ci est plus connu sous le nom de « Revolución Libertadora » [fr] (la Révolution libératrice). La dictature a prohibé le Péronisme par décret. C’était un régime qui était gouverné par la force, qui a réprimé les syndicats et qui a emprisonné des dizaines de milliers de militants.
La nuit des exécutions, les deux généraux, Juan José Valle [fr] et Raúl Tanco, ont réfléchi à un plan pour renverser le régime en place. Une annonce à la radio devait interrompre la diffusion du combat de boxe se passant dans la capitale argentine, et déclencher la révolte. Cependant, en à peine quelques heures, la rébellion s’effondre. Valle a été capturé puis exécuté trois jours plus tard, pendant que les hommes attendaient dans la maison dans l’ignorance de ce qui se passait partout dans le pays.
Une fois sur les lieux, ils ont fait irruption à l’intérieur hurlant : « Où est Tanco ? », mais personne ne le savait. Raúl Tanco n’était pas dans cette maison de Florida, et ne l’a jamais été. Il avait trouvé asile à l’ambassade d’Haïti, où il y sera enlevé. Néanmoins, la police a pu placer 12 hommes en état d’arrestation.
Personne ne leur a expliqué ce qu’ils étaient accusés d’avoir fait, ni a engagé de poursuites. Ils ont été simplement entassés dans un véhicule puis amenés directement au commissariat régional de San Martín, puis finalement à la décharge de José León Suárez.
Nicolás Carranza, Francisco Garibotti, Carlos Alberto Lizaso, Mario Brión et Vicente Rodríguez ont tous été exécutés. Les 7 autres ont réussi à s’échapper, se cachant dans les prairies, blessés mais en vie. Un des survivants se nommait Juan Carlos Livraga, il avait 24 ans et malgré qu’il ait été blessé par balle, avait encore toute sa vie devant lui. Il s’est donc donné pour mission de raconter toute l’histoire.

Le journaliste Rodolfo Walsh. Photo issue domaine public [fr].
Six mois après les événements, fin 1956, dans un bar situé à La Plata [fr], la capitale de la région de Buenos Aires, l’écrivain et le journaliste Rodolfo Walsh [fr] était en train de jouer une partie d’échec quand Enrique Dillon, une de ses connaissances a dit quelque chose qui l’a stoppé net : « Un des exécutés est vivant ».
Dillon a relayé ce que son cousin, le lieutenant de frégate Jorge Rodolfo Dillon lui a raconté. Il aurait été présent cette nuit-là au commissariat régional de San Martín, et aurait entendu le lieutenant-colonel Suárez donner l’ordre d’exécution. Mais comme aucune autre information n’a été divulguée et que personne d’autre n’en a parlé, Walsh était d’abord sceptique. Pourtant, les jours qui ont suivi, les mots « Un des exécutés est vivant » n’avaient toujours pas quitté ses pensées et le poussaient à enquêter.
Walsh a finalement passé plusieurs mois à chercher la moindre piste des survivants vivant cachés, jusqu’à recréer complètement la nuit du 9 juin 1956, grâce à des témoignages, rassemblant les morceaux du puzzle heure par heure. En utilisant les transcriptions de la radio de cette nuit, il a pu confirmer l’illégalité de l’opération. La loi martiale qui avait supposément autorisé ces exécutions n’aurait été promulguée et diffusée qu’après minuit. Pourtant, toutes les arrestations ont eu lieu avant 23h30. L’enquête de Walsh a premièrement été publiée sous forme d’une série d’articles puis est devenue le livre Opération Massacre, une référence du journalisme d’investigation et de la littérature non fictionnelle latino-américaine. Pourtant, les responsables ont conservé leurs fonctions, et l’État n’a donné aucune explication aux victimes et à leurs familles.
Walsh n’a pas vécu assez longtemps pour voir la justice sévir. Vingt ans après, le 25 mars 1977, il a été enlevé et assassiné par une autre dictature militaire [fr], un jour après avoir publié sa « Lettre ouverte d’un écrivain à la Junte militaire ».

Mur en hommage aux personnes tuées lors des exécutions à José Léon Suárez. Photo d’Agustín Cassano utilisée avec permission.
Juan Carlos Livraga a passé 70 ans à être « l’exécuté vivant », à être l’homme dont Walsh a dédié un livre et le témoin que l’État n’a jamais voulu entendre officiellement. À 94 ans, ce mois de juin, durant une vidéoconférence, il a témoigné depuis quelque part aux États-Unis et a pu finalement entendre le jugement qu’il attendait depuis longtemps.
Pour la première fois, l’Argentine reconnaît enfin devant la justice, que dans une décharge du Grand Buenos Aires, très tôt le matin du 10 juin 1956, l’État avait exécuté 5 hommes sans procès, sans accusation ni fondement juridique et a couvert les faits pendant 70 ans.
Contrairement aux familles des victimes disparus durant les années 1970 qui avaient créé des associations telles que les « Madres de Plaza de Mayo » (Mères de la place de Mai) ou encore « Abuelas de Plaza de Mayo » (Grand-mères de la place de Mai) et d’autres associations de défense des droits de l’homme, ces familles sont restées seules pendant des décennies. Tout ce temps perdu depuis ces crimes ont été commis constituait un véritable obstacle juridique. En déclarant les faits comme des crimes contre l’humanité et en les qualifiant d’imprescriptibles a finalement permis ce jugement possible.
Alicia Rodríguez, la fille de Vicente Rodríguez, l’un des exécutés, avait 10 ans quand le faits ont eu lieu. Alicia, qui a maintenant 80 ans, a déclaré aux média après l’annonce du jugement : « Pour notre famille et toutes les autres, le fait que ces exécutions ont été déclarées crimes contre l’humanité 70 ans plus-tard, représente une victoire très importante qui va permettre aux futures générations de connaître la vérité. Je pense que c’est comme ça que nous devons construire la vérité, la mémoire et la justice pour que les autres familles n’aient pas à souffrir de la même cruauté que nous ».
Écrit par: Viewcom04
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