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235 ans après Boukman | Les fers ont disparu, les costumes se sont installés autour de la table

today2026-08-17

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Les chaînes de Boukman faisaient du bruit lorsqu’on marchait.Celles de 2026 ne font aucun bruit.

minute de la rédaction

PORT-AU-PRINCE — Boukman avait devant lui des chaînes de fer. Elles emprisonnaient les chevilles, déchiraient les chairs et désignaient clairement celui qui commandait et celui qui devait obéir. Deux cent trente-cinq ans après l’insurrection de 1791, Haïti ne porte plus ces fers. Les chaînes de 2026 ont changé de matière : elles portent des costumes, voyagent en délégations de haut niveau, s’installent autour des tables officielles et parlent désormais de gouvernance, de transition et d’élections.

Seulement en Haïti.

L’OEA confirme officiellement qu’Albert Ramdin conduit, du 16 au 19 août 2026, une mission internationale de haut niveau destinée notamment à soutenir les efforts visant à « avancer le processus électoral ». La délégation associe plusieurs institutions régionales et internationales. Ce vocabulaire appartient parfaitement au droit de la coopération internationale. Mais l’élection d’un président, de parlementaires et d’autorités locales appartient d’abord à l’exercice de la souveraineté populaire.

Observer une élection n’est pas gouverner une transition. Conseiller un État n’est pas déterminer son avenir politique. Aider un peuple à voter ne peut signifier participer à la définition de celui qui exercera son pouvoir.

C’est précisément ici que 1791 rencontre 2026.

Boukman et les insurgés ne réclamaient pas une amélioration de leurs chaînes. Ils voulaient les casser. Dessalines ne combattit pas pour obtenir une place plus confortable dans l’ordre colonial. Vertières consacra militairement la rupture. L’Indépendance de 1804 donna ensuite une traduction politique à cette victoire : sur cette terre, personne ne devait désormais décider à la place des Haïtiens.

Deux siècles plus tard, nous commémorons Boukman avec des discours. Nous récitons Dessalines. Nous glorifions Vertières. Nous brandissons 1804.

Mais lorsque vient le moment de choisir nos gouvernants, l’international revient s’asseoir à la table.

Et cette fois, personne n’a eu besoin d’enfoncer la porte.

L’OEA indiquait déjà en août 2025 que le gouvernement haïtien soutenait sa « feuille de route » et qu’Haïti avait formellement rejoint un mécanisme de coordination comprenant l’OEA, l’ONU et la CARICOM, chargé notamment d’orientation stratégique et de suivi politique. En mai 2026, Albert Ramdin présentait encore l’action de l’organisation en Haïti comme portant sur la facilitation politique, la préparation électorale, la sécurité et la coordination internationale.

Les chaînes portent donc des costumes. Mais ce sont aussi des mains haïtiennes qui leur ouvrent les portes.

Voilà l’humiliation qu’aucun discours du 14 août ne pourra effacer.

Seulement en Haïti, nous pouvons invoquer farouchement la souveraineté le matin et institutionnaliser notre dépendance l’après-midi.

Seulement en Haïti, des autorités qui ne procèdent pas directement d’une élection nationale reçoivent une délégation internationale venue participer aux discussions sur le retour à des institutions élues.

Seulement en Haïti, le citoyen attend depuis des années de retrouver son bulletin pendant que les feuilles de route, mécanismes de coordination, missions et conférences se multiplient.

Boukman avait cassé les fers. Nous avons perfectionné les chaînes invisibles.

Et l’Histoire possède parfois une ironie impitoyable : l’OEA n’en est pas à sa première mission consacrée aux difficultés électorales haïtiennes. Ses propres archives documentent une mission menée du 17 au 20 août 2000, chargée d’examiner la situation électorale et de rechercher, avec le gouvernement et les acteurs politiques, des solutions aux différends concernant le processus.

Vingt-six ans plus tard, presque aux mêmes dates d’août, nous en sommes encore là.

Combien de générations faut-il à une République indépendante pour organiser durablement sa propre souveraineté électorale ?

La réponse ne se trouve ni à Washington, ni au siège de l’OEA, ni dans les bureaux de la CARICOM.

Elle se trouve en Haïti.

Car l’étranger ne peut occuper durablement l’espace politique que les institutions nationales abandonnent. Lorsque l’État cesse de produire la sécurité, la continuité constitutionnelle, l’alternance démocratique et la confiance électorale, quelqu’un finit toujours par proposer son assistance.

Et l’assistance répétée finit par ressembler à une habitude.

L’habitude devient dépendance.

La dépendance devient système.

Et le système finit par porter un costume.

Voilà pourquoi l’indignation ne peut être dirigée exclusivement contre Albert Ramdin ou contre l’OEA. Elle doit atteindre ceux qui, depuis des décennies, ont réduit la souveraineté haïtienne à un magnifique discours commémoratif.

Boukman a fait sa part.

Dessalines a fait la sienne.

Les combattants de Vertières ont payé la leur.

Deux cent trente-cinq ans après, c’est à nous de répondre de la nôtre.

Car une République peut perdre sa souveraineté sans perdre son drapeau.

Elle peut conserver son hymne.

Elle peut célébrer ses héros.

Elle peut organiser ses cérémonies.

Elle peut continuer à prononcer le mot « indépendance ».

Et pourtant, progressivement, elle peut laisser d’autres participer aux décisions qu’un peuple libre devrait être capable de prendre lui-même.

Les chaînes de Boukman faisaient du bruit lorsqu’on marchait.

Celles de 2026 ne font aucun bruit.

Elles portent des costumes.

Elles serrent des mains.

Elles posent devant les caméras.

Elles rédigent des communiqués.

Et, parfois, nous leur ouvrons nous-mêmes la porte.

cba

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